Au Festival Théâtre en Mai à Dijon, puis à la BIAM au Mouffetard.
Trust me for a while, conception et mise en scène de Yngvild Aspeli.
Zones d’ombres entre les êtres, tous manipulateurs ou marionnettes.

Yngvild Aspeli est actrice, metteuse en scène, plasticienne et marionnettiste, née en Norvège. Formée à l’École Internationale de Théâtre Jacques Lecoq à Paris, elle apprend le masque et le mime, la magie du mouvement et le travail du corps. Elle intègre l’École Nationale Supérieure des Arts de la Marionnette (ESNAM) à Charleville-Mézières, inventant un récit multi sensoriel : « l’art de la marionnette, un regard, une langue, un état d’esprit ».
La créatrice vit ses spectacles comme une expérience physique, sensible et plastique. Convoquant au plateau masques, objets et marionnettes à taille humaine, elle offre une esthétique foisonnante jouant de la lumière, du son et de la vidéo. Avec Trust me for a while, elle « réduit l’échelle », redevenant d’abord marionnettiste, en testant la force de l’illusion avec des marionnettes ventriloques ou des mannequins dans une scénographie presque nue ».
Ses thèmes de prédilection sont l’observation de la « noirceur » de l’âme humaine, le combat contre les démons intérieurs et le basculement dans la folie. Elle se demande, à travers le personnage de la marionnette ventriloque, qui prend le pouvoir sur les acteurs-marionnettistes, qui de nous ou de nos mauvais génies contrôle notre vie ? La marionnette est un « support pour l’innommable », donnant « une forme à l’invisible, une voix à l’indescriptible. »
Sur la scène, un jeu facétieux de rideaux défraîchis qui sont des personnages-objets en soi, s’assemblant, puis l’un passant alternativement devant l’autre qui lui laisse l’avantage, surmontés chacun d’une étole dorée, façon cabaret désuet abandonné là depuis des années ou décennies. Et sur le plateau encore, la vieille malle en bois significative, propice aux tours de magie où l’on cache ce qui n’existe plus sur scène, disparu, anéanti, oublié.
Dans cet univers éclectique et pince-sans-rire, tant il a l’allure d’un divertissement suranné mais attachant, qui reste familier et drôle, Trust me for a while installe son évidence cocasse et sa signature scénique espiègle. Le public épouse la situation et écoute la chanson, « croyant » au spectacle.
Un duo de cabaret - boîte de nuit ou café-concert - dans lequel un marionnettiste Pedro Hermelin Vélez qui se présente à son public avec humilité tient dans ses bras une marionnette ventriloque, un mannequin auquel il accorde la vie, la parole et le mouvement, expliquant comment fonctionnent le battement des paupières de son effigie, la bouche qui s’ouvre et se ferme, comme décidé à révéler subterfuge et faux-semblant au public.
La marionnette est plus âgée - expérience de la vie et épreuves de l’existence - que le marionnettiste ; elle a le menton volontaire, le regard malicieux qui se moque du prétendu maître, et ne lui accorde ni foi ni amour.
Un duo digne d’un cabarets anglais, avec un couple qui se dispute puis se ré-accorde ou pas, le marionnettiste étant plus faible que sa créature. Jeu ou amusement, le chat est présent dans tout récit britannique ; ici, la bête malicieuse nargue le public depuis le haut de son rideau en jouant à cache-cache ; et les manipulateurs qu’on ne voit pas ont fort à faire, de l’autre côté.
Or, tout est malice, et les probabilités de choix des comportements sont nombreuses : le pantin n’en fait qu’à sa tête, déstabilisant toujours un peu plus son créateur - guide, conseiller ou animateur - qui perd le pouvoir et le contrôle de soi derrière un sourire de façade qui n’est que mensonge. Et le manipulateur portant la marionnette se laisse aller à ses pulsions violentes.
Clins d’oeil à la salle subjuguée par tant d’artifices, de machinerie et par l’effroi d’une telle humeur aléatoire qui peut basculer dans l’horreur car les intentions de chacun sont sourdement malveillantes. A la salle de décider de la dangerosité du sang versé ou de la menace sourde et tragique qui dérape.
Un spectacle de marionnettes énigmatiques au mystère savoureux - malice et humour noir.
Du 23 au 25 mai 2025 à La Minoterie, Festival Théâtre en mai - Dijon. Les 27 et 28 mai 2025 - Le Mouffetard, Paris [dans le cadre de la BIAM]. Du 19 au 21 septembre 2025 - Festival Mondial du Théâtre de Marionnettes 2025 - Charleville-Mézières (Ardennes). Les 18 et 19 novembre 2025 - Le Sablier, Ifs. Le 21 novembre 2025 - Le Passage, Fécamp. Le 23 novembre 2025 - Marionnettissimo, Tournefeuille. Le 14 mars 2026 - Festival Marto, Montrouge.
Crédit photo : Vincent Arbelet



