Dans le cadre du Festival d’Automne à Paris, intégrale de la Trilogia Cadela Força les 19-20-26-27 septembre à 12h30, chaque chapitre en semaine jusqu’au 3 octobre à 19h30, Odéon-Théâtre de l’Europe 6è.
Trilogia Cadela Força, conception texte, mise en scène, scénographie Carolina Bianchi. Traduit du portugais (Brésil) par Thomas Resendes (Les Solitaires Intempestifs)
Le marathon féministe et poétique de Carolina Bianchi.

L’occasion de voir La Trilogie des chiennes en continu (9h30) est donnée à l’Odéon après Avignon. Une longue plage temporelle pour se couler dans le monde tumultueux et intime de Carolina Bianchi qui ausculte avec délectation et cruauté son propre corps autant que les préjugés et les non-dits de l’art et de la littérature.
La force de Carolina Bianchi est de se servir de ses propres pulsions et de son corps, de ses désirs et de ses pensées pour tendre vers une réflexion philosophique sur le sens ou le non-sens de l’existence. Il n’y a pas chez elle comme chez d’autres grandes performeuses une mise en scène de soi (défaut magnifié parfois hélas trop souvent repris par des artistes de second ordre), mais un désir de confronter une expérience singulière au monde, à la fois propre et universel. Cette expérience du monde est certes essentiellement celle d’une femme, d’une femme du continent sud américain où les violences sont endémiques, solidaires de toutes ses sœurs victimes, qui règle ses comptes avec une société masculine, mais porte un regard étendu sur la vie, le mal, le sexe, la mort …
La première partie « A noiva e o boa noite Cinderela » demeure la source et la force de tout ce qui suit, spectacle princeps ou Carolina expose sa démarche doctement, précisément avant de boire la drogue du violeur. La grande figure de ce premier chapitre est Pippa Bacca, dont les portraits en robe de mariée illustrent le propos. L’histoire et la performance féministe qui conduit à la tragédie dans la banlieue d’Istanbul sont connues. La polémique qui a suivi le crime, sur l’air : les femmes artistes sont des naïves qui s’égarent en voulant singer les hommes. Carolina en démonte l’argumentaire avant que ne commence les moments spectaculaires entre bacchanales des membres de la compagnie Cara de Cavalo et exploration du vagin de l’artiste inconsciente.
The Brotherhood commence aussi sur un monologue, relecture de La Mouette où le pauvre Treplev se voit cloué au pilori. L’artiste mâle autocentré et dominateur, même dans ses fragilités revendiquées, devient la bête noire du spectacle d’autant que la transmission de son pouvoir s’organise depuis des siècles dans une confrérie tournée en ridicule mais bien agissante. Carolina s’en donne à cœur joie. Jan Fabre et un metteur scène occidental anonyme, parangon du manipulateur ( les modèles se bousculent pour ce personnage bien campé) font les frais de son ironie. Et de son autodérision, car Carolina ne peut lucidement occulter sa propre fascination pour certaines œuvres de ses maitres à penser. La parole féminine apparait dès lors comme l’antidote au pouvoir des hommes, parole déchirée, exacerbée. Carolina invoque Sarah Kane telle une sainte femme éplorée devant l’effigie d’une martyre. Dans Les Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë, Heathcliff poursuivi par le remord ou la passion mortifère disparait dans un incendie pictural. Ce pourrait être le dernier Adieu au théâtre après le Fuck Catharsis du premier chapitre, ni le théâtre, ni la littérature ne peuvent se substituer au désir ou au non désir de vivre.
Le dernier chapitre Uma luz cordial laisse pourtant percer une forme de résilience grâce à Emily Dickinson et à son fusil de chasse poétique même si les provocations d’Hilda Hist et les ballets pornographiques de la compagnie Cara de Cavalo laisse planer une part d’ombre irréductible.
Comment ne pas voir la parenté de La trilogie des Chiennes avec le grand œuvre d’Ernesto Bolaño, 2666, le mal s’est insinué partout dans les deux œuvres comme dans la ville de Ciudad Juárez (alias Santa Teresa) où les féminicides se comptent par milliers. La structure même s’en inspire avec la notion de « partie », la partie des intellectuels imite un congrès très masculin où les intervenants lisent des passages du manuscrit manifeste de Carolina Bianchi à l’image des parties qui composent le roman. La fin même ouverte et résiliante, lueur au milieu du sordide et des montagnes de déchets qui jonchent le roman et le plateau, rapproche les deux œuvres et la durée aussi puisqu’il faut s’embarquer dans les deux cas pour un long et périlleux voyage.
Trilogia Cadela Força, conception texte, mise en scène, scénographie Carolina Bianchi, dramaturgie et partenaire de recherche Carolina Mendonça, direction technique, musique originale et son Miguel Caldas, réalisation du décor, costumes et design graphique Luisa Callegari, lumière Jo Rios avec Amanda Lyra, Bruta, Carolina Bianchi, Carolina Mendonça, Chico Lima, Danielli Mendes, Fernanda Libman, Flow Kountouriotis, Joana Ferraz, José Artur, Kai Wido Meyer, Larissa Ballarotti, Lucas Delfino, Marina Matheus, Rafael Limongelli, Rodrigo Andreolli and Tomás Decina. Dans le cadre du Festival d’Automne à Paris, intégrale de la Trilogia Cadela Força les 19-20-26-27 septembre à 12h30, chaque chapitre en semaine jusqu’au 3 octobre à 19h30, Odéon-Théâtre de l’Europe, place de l’Odéon 75006 Tel : 01 44 85 40 40 , www.theatre-odeon.eu
Crédit photo : Mayra Azzi.



