Du 7 au 17 janvier 2026, au Théâtre du Rond-Point,

Toutes les petites choses que j’ai pu voir, d’après les nouvelles de Raymond Carver, mise en scène et adaptation Olivia Corsini.

Entre décadence et dignité sauvegardée de la conscience de soi.

Toutes les petites choses que j'ai pu voir, d'après les nouvelles de Raymond Carver, mise en scène et adaptation Olivia Corsini.

Raymond Carver (1938-1988), dans ses nouvelles, décrit l’Amérique des seventies, juste après une magnificence illusoire dont on peut apprécier aujourd’hui les oripeaux - effets collatéraux économiques et sociaux d’une consommation à outrance dans le matérialisme et la déshumanisation -, au moment où surgit une réalité sociale plus inquiétante et agressive. La metteuse en scène Olivia Corsini offre à ces histoires vertigineuses une adaptation théâtrale éloquente.

Le ton est donné dès l’exposition où l’on entend dans le noir, traduite sur prompteur, la voix de Raymond Carver qui expose ses débuts difficiles, la nécessité de gagner sa vie alors que l’écriture le sollicite intérieurement ; c’est pourquoi les nouvelles et les poèmes plus que les romans prennent l’avantage dans sa production littéraire, annexée aux travaux alimentaires. Père à dix-huit ans - sa femme en a seize, tous deux issus d’un milieu défavorisé -, Carver gagne en maturité en grandissant « en même temps que ses enfants » - l’instabilité et la misère où il faut compter sur soi pour survivre.

Dans l’obscurité, surgit sur l’écran du lointain une clairière lumineuse d’arbres aux troncs élevés dont les feuilles respirent. Mais à jardin, deux phares de voiture sont allumés : en sort un jeune homme agité qui prépare sur la carrosserie son injection de drogue, entre seringue et garrot, mimant le manque et la souffrance puis l’excitation que procure le produit illicite. Il danse, semble s’épanouir, tournant comme en rêvant, avant de s’effondrer brutalement. Plus tard, il raconte qu’il aurait eu vingt-trois ans prochainement.

La tension de la salle est à son comble face à cette tragédie de la solitude et de la perte. La victime est isolée, livrée à ses instincts autodestructeurs et désireux de néant. Puis, survient la présence scénique d’un senior dans l’attente fébrile d’un coup de fil quand un appel dans la nuit l’intrigue. Une femme âgée l’assure qu’elle a besoin d’aide pour soigner son petit-fils…

Dans l’isolement nocturne, l’homme refuse d’obtempérer, mais dans la scène suivante, le voilà qui rend visite à la vieille dame qui se montre plutôt alerte, diseuse de mensonges et indigne quant à ses assouvissements exigés… Et son petit-fils sain entre dans la pièce, qui ressemble au premier jeune homme

Sur la scène, ce sont six personnages « ordinaires », entre ratages et frustrations, qui donnent la pleine mesure d’une existence réduite et douloureuse, la matière même d’un silence pesant et âcre, où les êtres, aussi modestes ou réduits soient-ils, conscients de leur prétendue insuffisance, restent en dialogue restreint avec eux-mêmes, ne s’exprimant que peu et surtout pas avec l’autre, échangeant rarement avec les présences proches.

Figures dessinées : policiers US en uniforme avec chapeau américain, époux indifférent et épouse malheureuse et plaintive, effondrée sur le lit matrimonial, grand frigo, table et chaise de cuisine, bar de bistrot ou comptoir de bureau, silhouettes plantées debout ou assises, les clichés masculins approximatifs de ciné sont pourtant bien à leur place. Ce sont des scènes agencées et familières des toiles d’Edward Hopper qui intensifient le sentiment de solitude existentielle de l’être abandonné à son triste sort, entre tabac, stupéfiants et alcool, dépossédé de ses illusions prometteuses, perdues depuis longtemps.

Errance de celui qui est acculé à suivre, tête baissée, le fil des jours qui passent. Or, le regard sur lui reste bienveillant, souriant et à l’écoute des bons mots ou rires que l’on sent fuser parfois, sous l’éclairage furtif d’un abat-jour. Ces « types » sur la scène sont caractéristiques et les comédiens, Olivia Corsini, Erwan Daouphars, Fanny Decoust, Arno Feffer, Nathalie Gautier, Tom Menanteau, passent d’un rôle à l’autre, dansant, consentant à vivre leurs rêves - robe élégante pour la femme quittant son mari, jupon à panier pour le jeune homme, uniforme pour telle actrice moustachue facétieuse en policier.

La réalité de figures à la Robert Frank (1924-2019) s’imprime sur le plateau, entre mélancolie, tristesse et danse, cette capacité onirique de chacun à vibrer toujours, à la poursuite de l’impossible et de l’enchantement idéalisé.

Toutes les petites choses que j’ai pu voir, d’après les nouvelles de Raymond Carver, mise en scène et adaptation Olivia Corsini. Avec Olivia Corsini, Erwan Daouphars, Fanny Decoust, Arno Feffer, Nathalie Gautier, Tom Menanteau, collaboration artistique Leïla Adham et Serge Nicolaï, assistanat à la mise en scène Christophe Hagneré,
scénographie et costumes Kristelle Paré, création sonore Benoist Bouvot, création lumière Anne Vaglio. Du 7 au 17 janvier 2026, mardi, mercredi, jeudi, vendredi,19h30, samedi 18h30, dimanche 15h30, au Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt 75008 Paris. Tél : 01 44 95 98 00. Du 5 au 16 mai 2026, Les Célestins, Théâtre de Lyon (69).
Crédit photo : Julien Piffaut.

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Véronique Hotte

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