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Critiques / Opéra & Classique

Theodora, condamnée et sauvée

par Christian Wasselin

Au Théâtre des Champs-Élysées, une distribution fastueuse exalte le triste et glorieux destin de Theodora, héroïne de l’oratorio de Haendel.

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HAENDEL A ÉCRIT UN GRAND NOMBRE d’opéras et d’oratorios, et la frontière entre les deux genres est parfois chez lui assez floue, ce qui en soi n’a guère d’importance. L’essentiel est dans le génie mis dans une partition, et dans la capacité de celle-ci à nous faire rêver. À cette aune, où se situe Theodora, ouvrage créé en 1750, et que Haendel plaçait très haut ?

Composé sur un livret en anglais de Thomas Morell, l’ouvrage s’annonce comme un oratorio, mais les personnages existent, vivent et souffrent, et l’action se déroule, comme à l’opéra. Nous sommes en présence, en réalité, d’un drame sacré. L’histoire met en scène des païens et des chrétiens à l’époque de l’empereur Dioclétien. Deux chrétiennes, Theodora et Irene, refusent de rendre un sacrifice à Jupiter. Deux soldats romains sont sensibles à leur révolte, notamment Didymus, qui s’est secrètement converti au christianisme. Quand Theodora est condamnée à être prostituée dans le temple de Vénus, Didymus se déclare prêt à se sacrifier à sa place. Ils seront finalement condamnés à mort tous les deux.

Theodora, d’une lenteur majestueuse et d’une constante hauteur d’inspiration, épouse en la perturbant la forme de l’opéra seria  : une série d’airs da capo, accompagnés par un orchestre qui ne tire pas la couverture à soi. Les récitatifs eux aussi sont accompagnés, et des chœurs viennent régulièrement commenter l’action. Haendel nous offre même trois duos qui viennent rompre la litanie des arias et des chœurs. Nous sommes toutefois loin ici de la tragédie lyrique à la Rameau, parsemée d’ensembles et d’intermèdes instrumentaux, avec des mélodies capricieuses et un orchestre fruité qui disent la sensualité du compositeur.

Joyce DiDonato mène le jeu

Theodora ne comprend pas à proprement parler d’air sublime ou immédiatement mémorable qui se distinguerait des autres. Des interprètes de choix, cependant, peuvent servir au mieux la partition, et c’est le cas précisément ici. Dans le rôle-titre, Lisette Oropesa est magnifique même si elle incarne de manière un peu uniforme la vierge promise au sacrifice. On attend beaucoup de son air « Fond, flattery world, adieu » (prononcer « adiou »), dont l’introduction instrumentale est inquiétante, mais cette page, à l’image du rôle tout entier, se déroule avec une certaine placidité.

Le grand personnage féminin, c’est ici Irene, à la fois confidente de Theodora et, d’une certaine manière, récitante de l’oratorio. Outre les airs qui lui sont confiés, Irene fait intervenir les chœurs, comme si elle conduisait seule les chrétiens menacés. Joyce DiDonato est exceptionnelle dans « Bane of virtue », où elle multiplie les nuances et les dynamiques. Elle l’est plus encore dans « Lord to thee », qui n’a rien de bouleversant a priori mais où Haendel a ménagé des passages non accompagnés qui permettent à la chanteuse de magnifier sa technique et son art. Sur les mots « We sing and pray », Joyce DiDonato assombrit sa voix d’une manière vertigineuse et impose le silence via des pianissimi très travaillés ; le gospel n’est pas loin !

Face à ce duo de haute volée, les rôles masculins ne pâlissent pas. Dans le rôle de Septimius, on retrouve Michael Spyres (qui a enregistré Les Troyens et La Damnation de Faust, ne l’oublions pas, en compagnie de Joyce DiDonato, sous la direction de John Nelson), souverain dès sa première aria (« Descend, kind pity »). Le rôle l’expose à vrai dire assez peu et lui donne l’occasion de faire entendre son timbre velouté et de jouer de son séduisant legato en toute tranquillité.

La surprise du contre-ténor

La bonne surprise vient du contre-ténor Paul-Antoine Bénos-Djian, qui incarne Didymus, auquel Haendel a réservé plusieurs airs particulièrement développés dont l’étonnant « Kind heaven », dans lequel est constamment rompue par le compositeur la continuité du tempo, et « Deeds of kindness » qui permet au chanteur de donner une forme à l’innocence et à la passion. Des trois rôles masculins de Theodora, c’est sans doute le plus riche. Valens, un peu pâle dans la voix de John Chest, est le gouverneur implacable, celui qui sera cause de la condamnation de Didymus et de Theodora.

En compagnie de ces solistes d’envergure, le Chœur et l’Orchestre Il Pomo d’oro font corps. Les seize membres du chœur (quatre par voix) font preuve d’une belle souplesse et d’une belle homogénéité, même si les orgies romaines évoquées par Haendel ne vont jamais très loin. L’orchestre, dirigé par le jeune et un peu agité Maxim Emelyanychev (par ailleurs chef principal du Scottish Chamber Orchestra et des Solistes de Nijni-Novgorod), est tout à fait en phase avec l’esprit de la musique, ses tempos changeants et sa propention à l’élégie et à l’introspection. Il y a là essentiellement des cordes, avec parfois deux hautbois et un basson pour soutenir les chœurs ; on goûte également l’apparition furtive de deux cors à l’occasion d’une des pages chorales.

L’un des hautboïstes, à un moment, prend brièvement la flûte et, en compagnie de son collègue et de la bassoniste, joue en coulisse un tendre motif destiné à rappeler à Theodora qu’elle se doit à Dieu. Nous n’oublierons pas, pour notre part, ce que la réussite de ce concert doit notamment à Joyce DiDonato.

Illustration : Joyce DiDonato (dr)

Haendel : Theodora. Lisette Oropesa (Theodora), Joyce DiDonato (Irene), Michael Spyres (Septimius), Paul-Antoine Bénos-Djian (Didymus), John Chest (Valens), Massimo Lombardi (le Messager) ; Chœur et Orchestre Il Pomo d’oro, dir. Maxim Emelyanychev. Théâtre des Champs-Élysées, 22 novembre 2021.

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