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Critiques / Musique

T’es un chanteur à ma manière par Mona Heftre

par Gilles Costaz

Le cabaret Léo Ferré

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Connaissez-vous le Hall de la Chanson, que dirige Serge Hureau à La Villette ? Il vient d’ouvrir, mais les fous de théâtre savent s’y rendre, en contournant par la gauche la Grande Halle : c’est l’ancien TILF et l’ancien Tarmac, dont la mission ne concerne plus le théâtre mais les variétés. Il se trouve pourtant que les chanteurs qui s’y produisent sont souvent des gens de théâtre comme ceux qui y donnent actuellement le programme « Léo Ferré . Homme/Femme ». L’homme, c’est Michel Hermon, qui a bien souvent interprété les chansons de l’auteur de Benoît Misère. La femme, c’est Mona Heftre qui, elle, aborde Ferré pour la première fois, après avoir plutôt servi Rezvani et fait tant de spectacles, depuis le Grand Magic Circus jusqu’à ses propres récitals.

La voilà en athlète de la scène, humblement mais subtilement accompagnées de deux musiciens, Charles Teissier et Bernard Teissier, qui, comme elle, ne cherchent pas à produire des éclats massifs (comme Ferré quelquefois, quand il chantait devant un orchestre) mais plutôt l’émotion secrète et distillée. Ce n’est pas tout à fait courant qu’une femme chante Ferré. Il y a eu, bien sûr, Catherine Sauvage dont Ferré trouvait qu’elle interprétait ses rythmes rapides bien mieux que lui. Et d’autres chanteuses comme Piaf et Greco, puis une nouvelle génération, toute récente, avec, par exemple, Sandra Alberti qui privilégie le chant d’amour et la tendresse.

Mona Heftre, à vrai dire, ne semble pas se poser le problème d’être un homme ou une femme face à l’oeuvre de Ferré. Elle est tellement femme ! « T’es un chanteur à ma manière », affirme l’un des textes. Elle fait de la formule son titre et sa politique. Elle n’en fera qu’à sa tête et à sa manière ! Elle reprend certains textes qui avaient été (à peine) modifiés pour qu’ils puissent être dits plus naturellement par Catherine Sauvage. Mais la question du sexe des mots ne la hante pas ! C’est la beauté des chansons qui la pousse sur la scène. Elle a pris le parti de ne pas chanter les poètes mis en musique par Ferré, à part Pauvre Rutebeuf. Elle a écarté les chansons dont Ferré n’a fait que la musique, en conservant quand même un texte de Jean-Roger Caussimon et un autre de Francis Claude. Elle privilégie la langue, l’invention, le style. Elle aime l’argot et, en suivant ce goût-là, s’empare d’airs un peu oubliés, qui ne sont pas toujours devenus des classiques : « Ca t’va », « La The Nanna », « Ton style » (il faut oser le chanter, quand on est une femme : « Ton style, c’est ton cul » ! ).

Elle prend beaucoup de choses dans la première période de Ferré, qui évoque un climat révolu - « Les amoureux du Havre », « Les Copains de la Neuille ». – et le temps du diable tiré par la queue. Elle garde ce que Ferré pensait volatil et destiné à l’oubli (« J’ai fait tellement de chansons de chansonnier », disait-il). Il a souffert, ce poète-là, avant qu’on le comprenne, et elle va là, dans ses débuts, dans le génie des commencements. Elle fait éclater l’ironie de celui qui ne trouve pas le succès (« La Grande Vie ») ou sa tristesse qu’il partage avec tous les malheureux de la terre (« La Mélancolie »). Le récital commence par un « tube », « L’Homme », et s’achève par un autre, « Jolie Môme ». Mais la chanteuse le prolonge, si le public est heureux, par de l’inconnu, comme cette « Vie louche », où la passion de Ferré pour l’allitération est, là comme ailleurs, au plus haut, si virtuose et si tendre à la fois.

Elle a d’emblée trouvé une façon originale de chanter Ferré, en comédienne, droite, souple, à la voix veloutée, jouant sans circonvolution, dans l’intimité des mots et des partitions dont le pianiste et le contrebassiste font entendre délicatement la richesse sonore et émotive. C’est le cabaret de la vie où, en soie et lin couleur nuit, la chevelure qui boucle comme sur les statues antiques, les bras qui se tendent pour laisser les vibrations emplir le ciel du théâtre, elle alterne le simple et le complexe, l’évident et le mystérieux, le quotidien et la fulgurance. Elle n’est pas dans la vitesse et la griffe, comme l’était Catherine Sauvage. Elle est dans le ricochet intérieur, aux tempos variés, que provoquent dans la conscience le passé, les blessures et le génie de transmutation des poètes. Les œuvres de Ferré ne sont jamais linéaires. Elles ont en chaque vocable, en chaque courbe mélodique, un sanglot et un rire. Mona Heftre les porte et les emporte dans sa voix douce et claire, en grande interprète de Ferré.

T’es un chanteur à ma manière, récital Léo Ferré par Mona Heftre. Avec la complicité artistique d’Yves Bernard. Avec Charles Teisier (piano) et Bernard Teissier (contrebasse). Lumière de Jean Grison. Hall de la Chanson, pavillon du Charolais, Parc de la Villette, tél. : 01 53 72 43 01, jusqu’au 1er décembre. (Durée : 1 h 15). En alternance, Michel Hermon « Léo Ferré Bobino 1969 », jusqu’au 5 décembre. Vient de paraître aux éditions du Cherche-Midi « Léo Ferré : Le désordre, c’est l’ordre moins le pouvoir », « mots d’amour et autres provocations » réunis par Jean-Paul Liégeois.

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