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Critiques / Opéra & Classique

Sweeney Todd de Stephen Sondheim

par Caroline Alexander

Rire et frémir au fil du rasoir

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Il y a un an à peine, on découvrait émerveillé – avec quelques trains de retard par rapport aux Etats Unis– le génie musical et la verve de Stephen Sondheim dont le Châtelet révélait pour la première fois en France A little night music, subtil vagabondage sur les errements amoureux des vies de couple (voir webthea du 18 février 2010). Six représentations avaient laissé un goût de trop peu. Sweeney Todd, deuxième création française du même Sondheim tiendra l’affiche un mois durant et fera, sans nul doute, nombre d’heureux.

Pas forcément les mêmes. Car si la "petite musique de nuit" mozartienne engrangeait tous les atouts d’une comédie musicale douce amère confectionnée à l’intention de comédiens autant que de chanteurs, Sweeney Todd qui lui succède s’inscrit davantage dans le répertoire lyrique et, loin des amours volatiles, plonge avec délectation dans le fait divers sanglant. Opéra noir ou opérette morbide ? Allez savoir…

Sondheim avait 43 ans quand triompha sa Little night music qui le propulsa au premier rang des compositeurs de son temps. Six ans plus tard, en 1979, à Broadway, Sweeney Todd allait connaître le même engouement de la part des critiques et des fournisseurs de trophées ou autres « awards ». Le public suivit en moins grand nombre, le thème traité expliquant à coup sûr une certaine frilosité. Car Sweeney Todd, alias Benjamin Barker, paisible barbier de Fleet Street à Londres, a été envoyé au bagne par un juge cupide qui voulait se débarrasser de lui pour se farcir son épouse. Celle-ci en est morte de chagrin. Le bagnard s’échappe, revient sous une fausse identité, et jure de se venger de tous les bien pensants d’une société qui a laissé faire ces criminelles injustices. Il s’associe à Mrs Lovett, boulangère fauchée qui manque d’argent pour acheter la viande qui doit farcir ses « pies », ses tourtes. Ensemble ils créent une florissante entreprise cannibale dont se régale le beau monde. Jusqu’au dénouement mortifère de la vengeance enfin accomplie.

La musique à la manière d’un livre d’images

Des faits divers vieux de plusieurs siècles ont alimenté l’effroyable saga du barbier diabolique de Fleet Street qui se transforma en feuilletons, puis en une pièce de théâtre de Christopher Bond dont s’inspira Sondheim. Tim Burton en tira un film où Johnny Depp maniait le rasoir avec gourmandise.

Somptueuse, savante, truffée de références, la musique de Sondheim illustre l’action à la manière d’un livre d’image, orgues funèbres, valses syncopées, sifflets sabreurs, tambours grondeurs, cordes gémissantes… Des airs à siffloter, des airs à reprendre en chœur, et, sur un livret pétaradant, des rimes qui martèlent les notes comme des claquettes. C’est drôle et glaçant, macabre et hilarant. Alors qu’à Broadway une trentaine de musiciens jouait la partition, au Châtelet c’est l’Ensemble Orchestral de Paris au complet qui en fait vibrer les couleurs sous la direction avisée de David Charles Abell (*).

La réalisation du Châtelet est d’ailleurs somptueuse. Décors, costumes, lumières, tout glisse, se fond, se met en place, dans le gris et le glauque des cours de miracles. Lee Blakeley, le metteur en scène, aussi efficace et poétique qu’il y a un an pour A little night music, en propose en quelque sorte la version inverse : plus de flottement ni d’état d’âmes parfumés de romantisme, mais un état des lieux à la fois incisif, ricanant, et crépusculaire.

Une distribution à hauteur de la réussite

La distribution est à la hauteur de la même réussite : Rod Gilfry, baryton américain rôdé aux répertoires du XXème siècle, campe un Sweeney Todd carré, taiseux, rageur et singulièrement attachant. En face de lui l’Australienne Caroline O’Connor qui, il y a à peine un mois, a sauté pieds joints dans le personnage de Mrs Lovett (le rôle devait être interprété par Deanne Meek), le transforme en une désopilante fée clochette, dansant, chantant, jouant avec une verve irrésistible. Une découverte saluée par le compositeur comme la meilleure de toutes celles ayant incarné la drôle de bouchère-boulangère-pâtissière. Rebecca Bottone, Rebecca de Pont Davies, David Curry, Nicholas Garrett : toutes et tous animent en parfaits musiciens et acteurs la très macabre galerie de portraits de ce « thriller » musical qui fait frissonner l’imaginaire.

Sweeney Todd musique et lyrics de Stephen Sondheim, livret de Hugh Wheeler d’après la pièce de Christopher Bond. Ensemble Orchestral de Paris (*jusqu’au 7 mai puis Orchestre Pasdeloup jusqu’au 21) direction David Charles Abell, chœur du Châtelet direction Stephen Betteridge. Mise en scène Lee Blakeley, décors et costumes Tanya McCallin, chorégraphie Lorena Randi, lumières Rick Fisher. Avec Rod Gilfry (en alternance avec Franco Pomponi), Caroline O’Connor, Rebecca Bottone, Nicholas Garrett, Jonathan Best, John Graham-Hall, Rebecca de Pont Davies, David Curry, Pascal Charbonneau, Damian Thantrey .

Théâtre du Châtelet du 22 avril au 21 mai 2011. Soirées à 20h, matinées du 15 mai à 16h et du 21 mai à 15h.

01 40 28 28 40 – www.chatelet-theatre.com

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