Montag aus Licht de Stockhausen à la Philharmonie de Paris le 29 novembre

Stockhausen hippie à grand spectacle

Le cycle Licht de Karlheinz Stockhausen se poursuit sous l’égide entreprenante de l’ensemble Le Balcon.

Stockhausen hippie à grand spectacle

LE CYCLE DES SEPT OPÉRAS de Licht a occupé les dernières années de Stockhausen (1928-2007), composé sur les 27 ans de la fin de sa vie (de 1977 à 2003). Ce cycle est en forme de crypto opéra réparti sur les sept jours de la semaine. L’œuvre se veut un rituel d’esprit mystique, bien dans la veine de cette époque hippie, New Age, qui marque la dernière époque du compositeur en correspondance avec l’esprit du temps et avec une musique qui correspond dans un alliage de sonorités évanescentes et répétitives. Un Stockhausen seconde et nouvelle manière, loin du sérialisme atonal de sa première manière. En quelque sorte, le contraire de Boulez au même moment ! La série de Licht, sous-titré « Les Sept Jours de la semaine », est en outre un projet, musique et livret du compositeur, dont la démesure (pour une durée totale de vingt-neuf heures) offre peu d’antécédents dans l’Histoire de la musique, après la Tétralogie wagnérienne.

L’ensemble Le Balcon s’est attelé à donner année en année les sept « journées » (terme wagnérien en l’espèce) du cycle mises en scène, dans une entreprise commencée en 2018 avec Donnerstag aus Licht (Jeudi de Lumière). Il présente cette fois à la Philharmonie de Paris en collaboration avec le Festival d’Automne, un sixième moment de ce parcours : Montag aus Licht (Lundi de Lumière). Le cycle prendra fin probablement en 2026 avec Mittwoch aus Licht (Mercredi de Lumière).

Montag aus Licht a été achevé en 1988. C’est l’une des journées les plus amples de Licht, composée pour un effectif pléthorique : quatorze voix solistes adultes, six solistes instrumentaux, acteurs, mimes, chœur, chœur d’enfants avec solistes, orchestre traditionnel et moderne où dominent trois synthétiseurs. L’œuvre en trois actes et un salut d’adieu se fait de facture méditative, dans des interjections de brefs mots et propos symboliques, dans un mouvement (parfois, il faut bien dire, un peu longuet) voulu d’élévation spirituelle. Lundi est la veille et le jour d’Ève. Montag aus Licht célèbre donc Ève, la mère cosmique de l’humanité, entre Marie, mère du Christ, et Inanna, déesse sumérienne de la sensualité et de la fertilité. Selon la codification attachée à chaque jour de la semaine par le compositeur, la couleur du Lundi est le vert vif, ses couleurs ésotériques sont l’opale et l’argent. Ses qualités spirituelles sont la cérémonie et la magie, son corps céleste la lune et l’élément associé à Ève est l’eau. « Cérémonie musicale de vénération de la mère », l’œuvre entend célébrer la fertilité, l’engendrement et la perpétuelle renaissance de l’humanité, l’enfant et, à travers lui, la beauté voulue renouvelée de l’univers.

Monumental

Silvia Costa (que l’on avait bien peu appréciée dans sa récente mise en scène de La Damnation de Faust) se montre ici très efficace. Dans la grande salle de la Philharmonie de Paris, sa mise en scène, scénographie et costumes inclus, illustrent au plus près et de manière très évocatrice cette action évanescente. Selon les indications de Stockhausen, Montag se déroule sur une plage. Le décor représente bien, en accord avec les couleurs stipulées devant des projections d’images de mer, constitué d’un cercle entouré de blanc sablonneux, dominé par un phare maritime où trône Ève à son sommet (nue avec le ventre proéminent de son prochain enfantement, simulé toutefois par un ajout). Les personnages évoluent sans cesser, en costumes et maquillages bariolés, dont des perruques et coiffes de conte de fées. Belle illustration !

Sont réunis, en plus des solistes instrumentaux (de l’ensemble Le Balcon), claviers et percussions, solistes vocaux et acteurs, le Chœur de l’Orchestre de Paris, le Jeune Chœur des Hauts-de-France, la Maîtrise de Radio France, la Maîtrise de Paris et le Trinity Boys Choir, soient près de trois cents interprètes. Pour un spectacle commencé à 18h et terminé (après deux entractes) à 23h. Monumental !

L’interprétation est à la hauteur de la vaste entreprise, par ses vingt et un solistes vocaux et autant d’actrices (tout à fait en phase et qu’on ne saurait tous citer), d’excellents instrumentistes, en sus de la foule bien emportée des choristes. Le tout ponctué par l’électronique, avec des voix amplifiées comme il convient dans ce cas, mené par la direction musicale attentive de Maxime Pascal (directeur-fondateur du Balcon et initiateur de ce cycle Licht). Pour une longue et captivante soirée, n’étaient ses quelques langueurs et longueurs, comme hors du temps.

Illustrations : Denis Allard

Karlheinz Stockhausen : Montag aus Licht. Mise en scène : Silvia Costa. Solistes vocaux et instrumentaux, Chœur de l’Orchestre de Paris, Jeune Chœur des Hauts-de-France, Maîtrise de Radio France, Maîtrise de Paris, Trinity Boys Choir, Orchestre moderne, Orchestre Le Balcon, dir. Maxime Pascal. Grande salle Pierre-Boulez de la Philharmonie de Paris, 29 novembre 2025.

A propos de l'auteur
Pierre-René Serna
Pierre-René Serna

Journaliste et musicographe, Pierre-René Serna entretient plusieurs activités paramusicales (organisation de colloques, rédaction de programmes de concerts et d’opéras, conférences, production d’émissions radiophoniques) et collabore à différents...

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