Sibelius, héros de mélodrame

Un concert et un disque de l’Ensemble Callioppée nous permettent de découvrir l’art du mélodrame selon Sibelius.

Sibelius, héros de mélodrame

DE SIBELIUS, QUE LES SALLES DE CONCERT françaises semblent à chaque fois redécouvrir, il n’y a guère que la célébrissime Valse triste et le Concerto pour violon, voire deux ou trois symphonies, qui se retrouvent de manière régulière à l’affiche. Ses mélodies, sa musique de chambre, ses chœurs, ses poèmes symphoniques restent en grande partie méconnus, et on ne peut que se féliciter de l’initiative prise par l’Ensemble Calliopée : donner en création française, au disque et au concert, les mélodrames du compositeur finlandais.*

Forme hybride illustrée par Schumann et Liszt, par Schönberg dans la troisième partie des Gurrelieder, le mélodrame superpose la voix parlée d’un narrateur à un piano, un ensemble instrumental ou un orchestre entier (il y a par exemple un mélodrame poignant dans Fidelio, quand Rocco et Leonore descendent au fond de la prison). Il faut rappeler que Sibelius était finlandais mais que la langue suédoise fait aussi partie du patrimoine de la Finlande, au même titre que la langue finnoise ou le lapon. C’est pourquoi les mélodrames de Sibelius furent écrits sur des textes en suédois, traduits en français par le comédien Vincent Figuri et dits par ce dernier, la voix enregistrée de Maud du Jeu permettant d’entendre les poèmes en langue originale ; seul Ett ensamt skidspar est dit par Vincent Figuri en français puis un peu plus tard en suédois, la musique dépaysante de la langue originale s’ajoutant évidemment à celle des notes.

Au total, c’est cinq mélodrames qui nous sont ici offerts, de factures et d’humeurs très différentes : Les Nuits de la jalousie font entendre une musique raréfiée avec l’intervention lunaire d’une soprano (Coline Infante, qui remplace Shigeko Hata, souffrante), La Trace de ski solitaire fait intervenir dix instrumentistes dont une harpe, La Nymphe des bois ajoute deux cors à l’effectif, etc. On retrouve toujours la patte de Sibelius, son harmonie qui oscille entre l’archaïsme et l’étrangeté, sa manière de faire chanter les cordes avec chaleur (dans Le Portrait de la comtesse, un peu moins dans le plus pâlot Oh, si tu voyais), cette manière aussi d’emmener l’auditeur à force d’ostinatos rythmiques qui permettent à la dynamique instrumentale de se déployer.

Il n’y a pas que la neige et la forêt

C’est plus vrai encore dans l’esquisse pour septuor à cordes, flûte et contrebasse (reconstituée par le musicologue Gregory M. Barrett) du poème symphonique En Saga, dont on connaît la magnifique version pour orchestre de 1892, contemporaine de la symphonie avec chœurs Kullervo. Dans l’interprétation vibrante de l’Ensemble Calliopée, on suit les métamorphoses d’un thème de légende avec ses rythmes de danse populaire, ses motifs répétitifs, ses transitions brusques, et à la fin cette longue et mélancolique mélodie de la clarinette (Chen Halevi, excellent) qui fait peu à peu s’éteindre la musique.

Il semble aujourd’hui difficile, dans le cadre d’un concert qui honore la musique finlandaise, d’oublier Kaija Saariaho, compositrice née en 1952, dont les opéras (L’Amour de loin, Adriana Mater, plus récemment Innocence) connaissent une renommée désormais planétaire. Après le plaisant et fantasque Bosun’s Cheers, sur un extrait de La Tempête de Shakespeare, qui trouve sa place en première partie, vient Laconisme de l’aile pour flûte seule (interprété par Anne-Cécile Cuniot, virtuose du souffle maîtrisé) dont les différents volets alternent, en seconde partie, avec les mélodrames de Sibelius. « Laconisme », car la flûtiste doit d’abord dire quelques mots extraits du poème Oiseaux de Saint-John Perse qui se meurent dans la musique ; « de l’aile », car les battements des lèvres évoquent ceux qui préludent à l’envol.

Les mélodrames de Sibelius ne sauraient se réduire à des complaintes sur le thème de la neige ou de la forêt, et ne se bornent pas à cultiver le pittoresque. Voilà un musicien qui a toujours cultivé l’inquiétude et la surprise dans sa musique : « Sibelius est le seul compositeur capable d’exprimer ce qu’il y a de mythologique dans les choses. Il y a en lui un formidable potentiel de poésie et de destruction », disait le chef d’orchestre Colin Davis. C’est cette violence souterraine que l’Ensemble Calliopée restitue avec bonheur.

* Ces mélodrames ont fait l’objet en effet d’un enregistrement par les mêmes interprètes (1 CD Salamandre SAL 004).

Jean Sibelius : Mélodrames, En saga. Kaija Saariaho : Bosun’s Cheers, Laconisme de l’aile. Vincent Figuri, récitant ; Ensemble Calliopée, dir. Karine Lethiec. Salle Gaveau, 16 février 2022.

A propos de l'auteur
Christian Wasselin
Christian Wasselin

Né à Marcq-en-Barœul (ville célébrée par Aragon), Christian Wasselin se partage entre la fiction et la musicographie. On lui doit plusieurs livres consacrés à Berlioz ("Berlioz, les deux ailes de l’âme", Gallimard ; "Berlioz ou le Voyage d’Orphée", Le...

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