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Critiques / Théâtre

Shock Corridor de Samuel Fuller

par Gilles Costaz

Un journaliste à l’asile - ou l’Amérique vue comme une maison de fous

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Connaissez-vous un Centre dramatique national dont le directeur se glisse incognito dans l’orchestre qui accompagne son dernier spectacle et joue toute la soirée de la batterie incognito – incognito pour ceux qui ne le connaissent pas : son nom ne figure pas parmi les participants ? Il n’y en a qu’un, c’est le Centre dramatique de Montreuil où Mathieu Bauer aime à ne pas jouer les règles traditionnelles. Il a choisi d’adapter et de mettre un scène le script d’un film de 1963, Shock Corridor de Samuel Fuller, et il s’est placé derrière les pupitres des musiciens pour participer à l’interprétation de la partition de Sylvain Cartigny. Au départ, il y a donc un film et il y a aussi un groupe de comédiens, une promotion d’élèves de l’école du Théâtre national de Strasbourg. Il était tentant de proposer à ces jeunes comédiens d’affronter une histoire américaine, au ton direct et corrosif. Fuller conte l’aventure d’un journaliste inexpérimenté mais ambitieux qui rêve de décrocher le prix Pulitzer. Ce jeune prétentieux a l’idée de faire un livre sur les fous. Simulant la démence, fier d’un rapport incestueux avec sa sœur, il se fait interner dans un asile où il y a précisément un meurtre mystérieux à élucider. Mais peut-on résister à la fréquentation de la folie et de l’institution psychiatrique ? La sœur tente de lui maintenir la tête hors de l’eau. Mais l’observateur est cerné de toutes parts. L’illogisme, la dépravation, le racisme le chahutent, le pénètrent. Il n’écrira jamais son reportage.
Conscient qu’on ne refait jamais vraiment un film au théâtre, Mathieu Bauer reprend le scénario mais le met régulièrement à distance pour mieux lui rendre hommage. Le décor, fait de bric et de broc, est moitié une scène de music-hall, un studio de radio, un bureau administratif, moitié une façade d’hôpital contre laquelle les malades et les soignants viennent se poser au gré des moments d’accalmie et de fureur. Sam Fuller lui-même (joué par une femme) vient se raconter un peu, et l’on nous parle parfois, en incises, du tournage épique de ce film historique. Les personnages brassent une série d’histoires qu’on n’est pas obligé de suivre totalement. C’est la délirante glissade du journaliste Johny Barrett, pris au piège de son projet insensé, qui nous entraîne et nous révèle une Amérique plutôt nauséabonde. La plupart des acteurs jouent plusieurs rôles, changent régulièrement de tenue et passent assez souvent de la parole au chant. On retiendra particulièrement Romain Darrieu, Maud Paugeoise, Youssouf Abi-Ayad, Johanna Hess et Emma Liégeois mais il faut préciser immédiatement que toute l’équipe tient sa partition complexe et précipitée. L’entreprise, nerveusement menée par Mathieu Bauer, tient toutes ses promesses. C’est un spectacle foisonnant où chacun joue à jeu égal. Après ce défi réussi, Bauer ferait bien de passer à une pièce d’auteur de théâtre. L’écriture contemporaine a besoin de l’énergie d’un tel metteur en scène et de ce type d’équipe intrépide.

Shock Corridor, adaptation, mise en scène et scénographie de Mathieu Bauer, collaboration artistique et composition de Sylvain Cartigny, dramaturgie de Thomas Pondevie
, son d’Auréliane Pazzaglia, lumière de Stan-Bruno Valette, Marie Bonnemaison, costumes de Léa Perron, 
plateau et accessoires Laurence Magnée, 
décor réalisé par les ateliers du TNS, avec Youssouf Abi-Ayad, Éléonore Auzou-Connes, Clément Barthelet, Romain Darrieu, Rémi Fortin, Johanna Hess, Emma Liégeois, Thalia Otmanetelba, Romain Pageard, Maud Pougeoise,
 Blanche Ripoche, Adrien Serre.

Nouveau Théâtre de Montreuil, 20 h, tél. : 01 48 70 48 90, jusqu’au 29 septembre. (Durée : 1 h 45).

Photo Jean-Louis Fernandez.

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