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Critiques / Théâtre

Savannah Bay de Marguerite Duras

par Gilles Costaz

Une mémoire en miettes

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C’est une pièce un peu tardive dans l’œuvre de Duras que Savannah Bay. Elle l’a mise en scène elle-même en 1983, dirigeant Madeleine Renaud et Bulle Ogier. Depuis, il nous semble qu’il n’y a eu que deux autres mises en scène, celle de Jean-Claude Amyl avec Gidèle Casadesus et Martine Pascal et celle de Didier Bezace avec Emmanuelle Riva et Anne Consigny. La création était presque trop somptueuse dans les costumes scintillants, très scintillants d’Yves Saint-Laurent. La tendance, plus tard, a été celle de la simplicité. C’est aussi le cas du spectacle que propose Christophe Thiry au Lucernaire.
Une scène quasi nue, mais une sorte de décor sonore puisqu’un musicien, Renan Richard-Kobel, tourne autour des interprètes, comme pour les soutenir par instants, donner une ombre musicale à leurs émotions, en jouant de différents instruments. (Il va jusqu’à jouer La Jeune Fille et la Mort de Schubert au saxo baryton. Pourquoi pas ?) Cette présence de la musique n’est pas superflue, le texte s’y réfère parfois, tout en plaçant une chanson de Piaf au cœur du vertige mental. Car on erre dans le flux et le reflux d’une mémoire en miettes. Une jeune femme prend soin d’une femme âgée et, l’accompagnant, marchant avec elle, la prenant dans ses bras, tente de faire surgir des souvenirs et de reconstituer avec elle sa vie. Cette femme vieillie a été comédienne ; elle mêle des épisodes de sa carrière d’actrice avec ce qu’elle a connu de façon plus intime – l’amour, un enfant qui n’est plus, la mer et les pierres blanches de l’Indochine… La jeune femme est-elle une étrangère ou est-elle une parente très proche de la femme égarée ? Tout est en éclats, en fragments. Tout est puzzle. On s’y perd, on s’y retrouve, on s’y perd…
Christophe Thiry fait, très finement, glisser et tournoyer ces mystères. Michèle Simonnet, dans le rôle de la femme à la mémoire brisée, se place dans un retrait extrêmement riche, dans une absence aux filigranes infinis. Sans le moindre effet, elle parcourt une grande palette d’émotions, tantôt claire, tantôt obscure, toujours dans un égarement bouleversant. Anne Frèches, en jeune dame de compagnie, est là plus comme actrice que comme chanteuse mais elle chante et l’on apprécie sa façon d’interpréter Piaf, a cappella. Comme comédienne, elle est dans une présence douce et vive grâce à laquelle le spectacle n’est jamais appuyé ou littéraire mais dans une belle continuité affective – et dans un nouveau rapport de générations, ce qui n’était pas le cas des mises en scène précédentes. La baie de Savannah est délicatement et superbement revisitée.

Savannah Bay de Marguerite Duras, mise en scène et scénographie de Christophe Thiry, lumière et maquillages de Sandra Look, arrangements musicaux de Renan Richard-Kobel, costumes d’Annamaria di Mambro, assistanat de Koso Morina, avec Michèle Simonet, Anne Frèches, Renan Richard-Kobel (musicien).

Le Lucernaire, 19 h, tél. : 01 45 44 57 34, jusqu’au 24 mars. (Durée : 1 h 05).

Photo Pascal Gély.

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