Strasbourg - Opéra national du Rhin, jusqu’au 13 février 2009 - Mulhouse - La Filature les 27 février et 1er mars 2009
SIEGFRIED de Richard Wagner
Poésie et fantastique au service d’un poker cosmique
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- 3 février 2009
- Critiques
- Opéra & Classique
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Troisième épisode et deuxième journée du Ring des Nibelungen de Richard Wagner, Siegfried vient de succéder à Strasbourg à l’Or du Rhin et à La Walkyrie, toujours dans la mise en scène de David McVicar (voir webthea des 19 février 2007 et 22 avril 2008). On reste sous le charme de son regard d’enfant embarqué dans une chasse au trésor peuplée de nains, de géants, et de monstres. Ce n’est pas un premier degré, c’est un degré de poésie et de fantastique au service d’un poker cosmique où les dieux finissent par être vaincus par les hommes.
Des quatre volets de la Tétralogie, Siegfried est le plus délicat à aborder. Pas d’exposition musicale millimétrée par l’introduction des leitmotivs comme dans le Prologue de l’Or du Rhin, pas de grands airs en cavalcade popularisés à hue et à dia comme dans La Walkyrie, pas de conclusion socio-philosophique comme dans Le Crépuscule des Dieux, Siegfried est un entre deux. Une sorte de passerelle chambriste pour grand orchestre où les personnages dévoilent leurs dessous. Leur heure de vérité qui en dure quatre où chacun des protagonistes est mis face à lui-même : le nain Mime lâche à voix haute ses intentions scélérates, Wotan déguisé en voyageur errant (der Wanderer) avoue les buts inavouables de ses stratégies, Alberich, manipulateur de malheur, se glorifie de la malédiction jetée sur l’anneau. Un très jeune homme qui ne connaît pas la peur est le déclencheur de leurs confessions. Siegfried, contemporain de Freud, y règle son Œdipe en tuant celui qui lui a servi de père, en épousant celle qu’il croit être sa mère… Graine d’ado, rebelle d’instinct, il rue, piétine, s’énerve, roule des mécaniques… et chante une partition qui demande des moyens d’athlète !
La perle rare Lance Ryan
C’est dire s’il est difficile à dénicher ce héros-là, ayant la voix, le physique et l’âge qui lui correspondent. La Canadien Lance Ryan rassemble les atouts de cette perle rare, beau gosse, souple, joueur, doté d’un timbre solide aux aigus juvéniles et aux graves enjôleurs. Il le connaît son Siegfried pour l’avoir chanté déjà avec succès notamment au Vlaams Opera de Gand et d’Anvers. Aux côtés du Mime éblouissant et désopilant de Colin Judson, qui campe avec délectation une sorte de gnome électrique monté sur ressorts, contrefaisant sa voix de ténor sans jamais tomber dans la vulgarité avec en prime une diction impeccable, il forme le couple qui domine le spectacle.
On retrouve Jason Howard en Wotan voyageur, toujours un peu en retrait vocalement mais compensant son manque de volume et de chair par l’intelligence et l’élégance de son jeu. Performance quasi clownesque d’Oleg Bryjak en Alberich, densité et profondeur de Alexandra Kloose en Erda, autorité et ferveur de Jeanne-Michèle Charbonnet en Brünnhilde malgré un vibrato qui en brouille parfois l’intensité. Sans oublier la métamorphose inattendue du dragon Fafner en araignée géante faisant danser ses pattes tentaculaires derrière un masque de carnaval et la présence réelle de l’oiseau, si souvent chanté en voix off, ici doublement incarné par le chant ravissant et la frêle carrure de Malia Bendi Merad actionnant les ailes et le bec d’un volatile marionnette.
Des rêveries en 3D
Belle distribution donc, dirigée en finesse et en gags par McVicar et qui se fond à merveille dans le livre d’images que feuillètent les décors et les costumes de Rae Smith, le bric à brac de la forge de Mime avec son soufflet planeur et sa balançoire bourlingueuse, la forêt de Fafner, ses arbres aux branches d’encre se détachant en griffes sur la blancheur laiteuse de la lune, et, à l’acte III, le retour au dispositif de la Walkyrie, son rocher en forme de masque fracassé, la ceinture dansante de ses flammes et Grane, le destrier céleste animé par David Greeves. McVicar et les siens ne se posent pas en donneurs de leçons, leur lecture est celle du merveilleux, qui n’exclut en rien celui de la réflexion. Sur leurs rêveries en 3D à chacun d’en décrypter la sienne. Le chef allemand
Claus Peter Flor entraîne l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg sur les pistes des vagabondages de la mise en scène et alterne avec bonheur les espaces ludiques avec ceux de l’intime. Précis sans être sec, léger sans frivole, au plus près de ces sons chambristes qu’il défend dans le programme. Le seul regret vient de la fosse trop petite pour les dimensions d’un orchestre wagnérien, les cuivres y mangent trop de place, les cordes parfois en souffrent.
Siegfried de Richard Wagner, deuxième journée du Ring des Nibelungen. Orchestre philharmonique de Strasbourg, direction Claus Peter Flor, mise en scène David McVicar, décors et costumes Rae Smith, lumières Paul Constable, chorégraphie Andrew George, marionnette Mervyn Miller, vols et déplacements David Greeves. Avec Lance Ryan, Colin Judson, Jason Howard, Oleg Bryjak, Jyrki Korhonen, Alexandra Kloose, Jeanne-Michèle Charbonnet, Malia Bendi Merad.Strasbourg,
Opéra National du Rhin, les 30 janvier, 2, 7, 10, 13 février à 18h30
+33 (0) 825 84 14 84
Mulhouse, La Filature, le 27 février à 18h30, le 1er mars à 15h
+33 (0)3 89 36 28 28
photos ALAIN KAISER




