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Critiques / Théâtre

"Ruy Blas" d’Hugo aux Fêtes Nocturnes de Grignan

par Gilles Costaz

Carré d’as

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Il y eut un temps, très doctrinal, où l’on méprisait Ruy Blas : Roland Barthes, Guy Dumur avaient des mots très durs pour la pièce, bien que leur idole Vilar l’eût montée à Avignon. Puis le vent tourna, et l’on s’emballa à nouveau pour ce grand drame romanesque et romantique. Rosner, Schiaretti, Mesguich (William), Jacques-Wajeman notamment retrouvèrent les palpitations de cette histoire naïve et pourtant géniale où, manipulé par un seigneur redoutable, un domestique se fait passer pour un noble, séduit la reine d’Espagne, dirige le pays et s’effondre, victime du machiavélisme des puissants. Cet été, les Fêtes nocturnes de Grignan (le beau village de la Drôme où la marquise de Sévigné écrivait des centaines de lettres et s’éteignit) ont mis Ruy Blas à leur programme et en ont confié la mise en scène à Yves Beaunesne.
A Grignan il faut que la pièce s’entende avec le château dont la façade Renaissance et la terrasse dominent le bourg. Beaunesne ne semble pas avoir peiné à trouver l’accord idéal entre le drame et les vieilles pierres (pas si vieilles : victime d’un incendie au début du XXe siècle, le château a été reconstruit il y a cent ans). Il l’a fait avec originalité en utilisant l’espace et la hauteur de la façade mais en concentrant l’essentiel de l’action sur une fraction du parvis, un carré au centre de la cour. Au lieu de dilater le spectacle il le concentre, montrant bien que le texte de Victor Hugo est une partie de cartes qui ne se joue qu’à quatre : Don Salluste, l’imparable intrigant, Ruy Blas, le prolétaire sincère, Don César de Bazan, le trouble-fête, et la reine, rêveuse écrasée par son destin. Tant pis pour les autres acteurs : ils doivent se dépêcher d’exister dans la flopée des rôles moins importants. C’est ce que font, fort bien, Fabienne Lucchetti, Guy Pion, Maximin Marchand, Marine Sylf, Zacharie Feron et Théo Askolovitch.
Les autres, le carré d’as, s’inscrit le plus souvent dans ce carré géométrique qui se dessine sur le sol. Il y a d’abord Thierry Bosc qui incarne cette sympathique canaille de Salluste avec un entrain aussi intérieur que physique, et aussi une humanité qu’on ne sent pas toujours dans ce rôle. Avec Bosc, l’escamoteur est un sensible. C’est un roc, mais fragile ! C’est un esprit voltairien ais c’est une belle âme ! Belle interprétation… Ruy Blas, ici, n’a plus vraiment les apparences du séducteur. François Deblock en laisse voir les origines humbles ; il en fait un personnage de théâtre coloré, original, un peu bouffon, mais jamais un seigneur ou un don juan. Il donne ou rend au rôle son humilité. Jean-Christophe Quenon s’empare du personnage de Don César de Bazan. C’est un rôle à ne pas manquer, moqueur, rabelaisien, puissant. Quenon, athlète de la scène, en dégage toute la roublardise généreuse et tout ce qui constitue l’antithèse de l’idéologie monarchiste. Enfin, il y a la reine qui doit porter l’entière philosophie des romantiques dans sa manière de vire et d’aimer. Noémie Gantier la diffuse avec une belle douceur et une vive tendresse, frêle parmi les géants.
Et la scène de l’apostrophe de Ruy Blas aux ministres qui s’attribuent sans gêne les places les plus juteuses ? Yves Beaunesne la monte drôlement, loin du huis clos habituel, comme un coup de pied dans la fourmilière soldatesque. Tout sonne fort, noir et drôle comme le vers de Hugo qui danse en riant sous cape.

Ruy Blas de Victor Hugo, mise en scène d’Yves Beaunesne, dramaturgie de Marion Bernède, scénographie de Damien Caille-Perret, costumes de Jean-Daniel Vuillermoz, lumières de Nathalie Perrier, musique de Camille Rocailleux, coiffures et masques de Cécile Kretschmar, maître de chant : Haïm Isaacs, avec Théo Askolovitch, Thierry Bosc, François Deblock, Zacharie Feron Noémie Gantier, Fabienne Lucchetti, Maximin Marchand, Guy Pion, Jean-Christophe Quenon, Marine Sylf, Anne-Lise Binard et Elsa Guiet (musiciennes).

Fêtes nocturnes du château de Grignan (Drôme), 21 h, jusqu’au 24 août, tél. : 04 75 91 83 65. (Durée : 2 h).

Photo Guy Delahaye.

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