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Critiques / Théâtre

Rouge Rouges de Gérard Astor

par Gilles Costaz

Une fresque faite de miniatures

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Quand Gérard Astor tire un fil dans les pelotes de l’Histoire et de nos vies, le fil est rouge. Il en tire beaucoup, ils sont tous rouges ! Aussi sa nouvelle pièce s’appelle-t-elle Rouge Rouges. Est-ce l’histoire de nos révolutions et de nos évolutions ? Peut-être. Le spectacle ne fonctionne pas selon le développement normal d’une trame, mais à travers une série d’événements, mondiaux et intimes, historiques et personnels, s’engouffrant dans une construction en volute. Dans la première scène paraissent Staline, Lénine et une infirmière. Rien que ça ! Ce fil bolchevik est évidemment rouge mais le tissage de la pièce va introduire des carmins, des grenats, des pourpres… Dans un certain désordre chronologique, des personnages de plusieurs pays et de plusieurs temps vont dialoguer, aller d’un événement à un autre, selon des boucles qui ne se referment pas et multiplient les lignes de fuite.
En France, on sera à Aulnay-sous-Bois, à l’usine PSA : la main d’œuvre y est majoritairement étrangère. Voilà qui permet d’aller en Tunisie où l’on peut rêver d’une usine Peugeot qui ferait travailler des bataillons de chômeurs et en Inde où Arcelor Mittal fait couler le métal à profusion sans se soucier des damnés de la terre. On peut aussi retourner en France, dans la famille Peugeot, où, depuis le salon du couple jusqu’à sa chambre à coucher, on discute du bien-fondé d’une alliance avec des Chinois. L’Allemagne aussi s’invite dans ce vagabondage, avec Angela Merkel et ses certitudes. Re-voilà Staline. Décidément, notre auteur Astor conduit son véhicule dans tous les sens ! Non, il ne va pas au fil de la plume mais au gré d’associations souvent secrètes, aux tonalités politiques, ironiques et pourtant fraternelles. Staline ne reste pas longtemps dans notre regard. L’aujourd’hui, le rude aujourd’hui occupe surtout la scène dans ce permanent changement d’horizon et de focale.
Fanny Travaglino, en collaboration avec Luciano Travaglino, a réussi à dessiner une mise en scène qui inscrit les tableaux, les miniatures dans l’amplitude d’une fresque. A la première seconde, une caravane entre en place : tréteaux sur roulettes, comédiens marchant comme des migrants, objets divers. C’est, pour l’ouverture, une vue d’ensemble, le lancinant passage des errants de notre temps et ces cent dernières années – des errants qui se limitent pourtant à un couple et à une Madame Loyal aux mille fonctions. A l’intérieur du dessin formé par les cadres, les rideaux (rouges), les objets roulants se succèdent les scènes, courtes, au détail précis, au sens immédiat : moments du temps qui passe, émotions, espérances, désespoirs, bouteilles à la mer, dialogues de la rue… Le rituel et le forain rythment cette mise en scène serpentine : les fils rouges sont parfois tressés devant nous ; les acteurs parlent sans les exagérations des clowns mais avec leur netteté, leur simplicité directe, en duo.
Félicie Fabre est toute en résistance malicieuse, jouant une mère Courage rieuse à la personnalité si riche qu’elle semble revenir de tout en restant prête à tout saisir. Luciano Travaglino, Italien de France (il anime depuis longtemps le théâtre de la Girandole, lieu d’insolence largement transalpine à Montreuil), est le contre-pied de cette fraîcheur innocente. Il a le poids du trop vécu sur les épaules et avance en grand saltimbanque de la souffrance ancienne et de l’espérance renaissante. Ces deux formidables comédiens poussent Astor du côté de Dario Fo qu’ils ont dans leurs veines, mais Astor a pensé sa pièce en sachant que Travaglino et Fabre seraient ses interprètes. D’où, se glissant à l’intérieur d’une écriture plus rêveuse, une parenté avec l’agit-prop du maître lombard : les deux errants ont la drôlerie avec eux et nous vengent par le rire de nos humiliations. Enfin, Sarah Lascar, qui annonce chaque scène, chante et crée des surprises poétiques, joue en parallèle. Actrice venant du monde de la marionnette, elle a une rare élégance dans ses interventions gestuelles et sa mobilité de bateleuse entre l’ombre et la lumière..
Fort bien servi par une équipe et un metteur en scène sortis de la cuisse d’Arlequin, Gérard Astor s’affirme comme l’un de ces écrivains du fragment, de la mosaïque, du langage multiple qui inventent une forme belle, moderne et claire pour traduire le monde brouillé où nous vivons.

Rouge Rouges de Gérard Astor, mise en scène de Fanny et Luciano Travaglino, collaboration de Jean-Louis Heckel, décors, installations et objets de Luciano Travaglino, lumières de Karl Big, avec Félicie Fabre, Luciano Travaglino, Sarah Lascar.

Théâtre Berthelot, Montreuil, les 1 et 2 février, 20 h 30, tél. : 01 71 89 26 70.
Théâtre Antoine Vitez, Ivry, les 15 et 16 mars, 20 h, et le 17 mars, 16 h, tél. : 01 46 70 21 55. Puis tournée au Théâtre national de Tunisie, à Tunis, et à Gafsa. (La création a eu lieu au théâtre Jean Vilar, Vitry, le 27 janvier). Et au théâtre de Bligny, les 5 et 6 juin.

Texte aux éditions de L‘Harmattan. A lire Théâtre-Monde, Voyage dans l’œuvre dramatique de Gérard Astor d’Adel Habbassi, éditions de L’Harmattan.

Photo Mathieu Lavergne.

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