Roméo, Strasbourg, Nelson

En attendant Béatrice et Bénédict cet été, John Nelson et l’Orchestre philharmonique de Strasbourg nous invitent au pays de Roméo et Juliette.

Roméo, Strasbourg, Nelson

APRÈS DEUX CONCERTS À STRASBOURG, John Nelson emmenait à la Philharmonie de Paris l’orchestre avec lequel il élabore peu à peu un cycle Berlioz particulièrement marquant, manière d’apothéose pour un chef qui défend ce compositeur avec éclat depuis le début de sa carrière. À l’affiche : Roméo et Juliette, œuvre assez rare au programme des concerts, dont on donne parfois les seules pages symphoniques, solution frustrante qui ne rend pas justice à l’audacieuse architecture imaginée par Berlioz*. John Nelson, bien sûr, nous offre ici la partition entière, dans toute son ampleur de « symphonie dramatique » mêlant le chant et la musique instrumentale, combinant le drame à la réflexion sur la poésie elle-même : quoi de plus singulier que ce Prologue dans lequel est rendu hommage à Shakespeare, comme si le compositeur nouait alliance avec le poète ? Nous sommes ici aussi loin de l’opéra alla Bellini ou Gounod que du ballet selon Prokofiev ou de l’ouverture-fantaisie à la manière de Tchaïkovski.

John Nelson connaît les exigences de Berlioz : il installe comme il convient les premiers et les seconds violons de part et d’autre de son pupitre de chef, il convoque six harpes, il fait s’apostropher à distance, dans le finale, les Capulets et les Montagus (la fusion entre les voix du Chœur de l’Opéra national du Rhin et celles du Chœur Gulbenkian est tout à fait réussie). On peut s’étonner qu’il ménage un entr’acte après La Reine Mab, mais après tout Berlioz écrit dans ses « Observations pour l’exécution » publiées avec la partition que « les choristes, Capulets et Montagus, ne devront se placer en vue du public qu’après le scherzo instrumental, pendant l’entr’acte qui sépare ce morceau du Convoi funèbre ». On peut aussi s’irriter qu’il fasse applaudir les exécutants après chaque mouvement, dans la première moitié de la soirée, mais on applaudissait à tout propos à l’époque de Berlioz : lors de la création d’Harold en Italie, la « Marche de pèlerins » fut bissée. Et puis, comment reprocher à John Nelson de partager le bonheur qu’il éprouve à interpréter la musique de son compositeur favori en compagnie d’un orchestre avec lequel il s’entend idéalement ? Ce qui n’empêche pas, du point de vue de l’auditeur attentif, que des applaudissements intempestifs rompent la continuité musicale de l’œuvre.

L’ombre de Boulez

Il y a des trouvailles sonores et de la nervosité dans les interprétations sur instruments historiques de John Eliot Gardiner et de François-Xavier Roth ; il y a de la souplesse dans celle de John Nelson, dont les partis-pris sont moins abrupts et les couleurs plus fondues, le souci de la fluidité du discours l’emportant chez lui sur l’art des ruptures. Les tempos qu’il adopte dans Roméo et Juliette sont dans l’ensemble assez allants (comme c’est le cas aussi dans ses Troyens et dans son Requiem) sauf, curieusement, dans le Prologue. Peut-être l’éloignement du petit chœur et des deux solistes y est-il pour quelque chose. La voix de Joyce DiDonato est toutefois un atout de luxe (ah, les « célestes appas » environnés de deux clarinettes et d’un cor anglais !) et Cyrille Dubois met toute la malice qu’il faut dans le Scherzetto.

La Scène du tombeau est sans doute l’un des moments les plus saisissants de la soirée, avec une clarinette solo qui, au moment du réveil de Juliette, sonne vraiment pppp, comme il est écrit sur la partition (Berlioz précise en outre : dolcissimo), puis fait enfler peu à peu le son, mais par à-coups, d’une manière réellement fantomatique. On croirait presque entendre Dialogue de l’ombre double de Boulez ! Dans le finale, Christopher Maltman se montre superbe de projection et de diction, avec dans le timbre comme une noirceur bienveillante tout à fait ad hoc ; il n’est pas si fréquent qu’un chanteur trouve le style et l’autorité qui lui permettent de tenir tête à l’orchestre dans cette page qui a tout d’une grande scène d’opéra.

Il va de soi qu’on attend avec impatience l’enregistrement de ce Roméo, qui sera couplé avec la cantate Cléopâtre chantée elle aussi par Joyce DiDonato**. En attendant, on ne manquera pas le concert au cours duquel, toujours en compagnie de l’Orchestre philharmonique de Strasbourg, John Nelson dirigera Béatrice et Bénédict, le 30 août, dans le cadre du Festival Berlioz de La Côte-Saint-André.

* On pourra entendre Roméo et Juliette à Radio France, le 30 septembre, sous la direction de Daniel Harding.
** Les Troyens et La Damnation de Faust sont disponibles chez Warner/Erato. Le Requiem, enregistré à la cathédrale Saint-Paul de Londres, l’est aussi, mais avec le Philharmonia Orchestra.

Illustration : John Nelson et Joyce DiDonato (photo Christian Lutz-Sorg/DNA)

Hector Berlioz : Roméo et Juliette. Joyce DiDonato, mezzo-soprano ; Cyrille Dubois, ténor ; Christopher Maltman, basse ; Chœur de l’Opéra du Rhin, Chœur Gulbenkian ; Orchestre philharmonique de Strasbourg, dir. John Nelson. Philharmonie de Paris, 10 juin 2022.

A propos de l'auteur
Christian Wasselin
Christian Wasselin

Né à Marcq-en-Barœul (ville célébrée par Aragon), Christian Wasselin se partage entre la fiction et la musicographie. On lui doit plusieurs livres consacrés à Berlioz ("Berlioz, les deux ailes de l’âme", Gallimard ; "Berlioz ou le Voyage d’Orphée", Le...

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