Poulenc l’angoissé
Une biographie monumentale de Francis Poulenc, signée Hervé Lacombe, vient affiner notre connaissance d’un compositeur qui a toujours réussi à tirer son épingle du jeu.

Il y a Verdi, il y a aussi Wagner, dont on célèbre cette année le bicentenaire de la naissance. Il y a même Britten, né en 1913, un peu oublié au jeu des anniversaires. Il y a enfin Poulenc, mort en 1963, musicien français dont la place dans l’histoire reste ambiguë.
Célébré au début des années 20 comme un musicien novateur, Poulenc a vu trente ans plus tard advenir une nouvelle avant-garde : celle des jeunes compositeurs qui, dans la foulée de Schoenberg et Webern, imposeront le langage sériel. Poulenc, effrayé à l’idée d’être oublié ou déchu, essayera de composer plus ou moins sincèrement avec ces jeunes affamés, notamment avec Pierre Boulez. Il ne changera cependant jamais sa manière (Stravinsky, lui, franchit le pas), et restera jusqu’à la fin, mais avec plus de gravité, le compositeur partagé entre la grâce et la futilité qu’il a toujours été. (On sait peu cependant que Boulez a dirigé des musiques de scène signées Poulenc : celles d’Amphitryon de Molière et d’Intermezzo de Giraudoux.) Un Sauguet pourra déplorer en 1944 que « le beau est devenu le difficile et le compliqué » et que « nous n’avons sans doute plus à faire qu’à des âmes vaniteuses et froides », Poulenc, lui, ne se laissera pas démonter.
En 1957, ainsi, sera créé Dialogues des carmélites. Un opéra. A la Scala de Milan. Sur un texte édifiant de Bernanos. Dans le langage tonal. Autant de tares aux yeux des partisans de la tabula rasa qui décriront cet ouvrage comme démodé avant même d’avoir été joué. Oui mais voilà : on peut ne pas aimer Dialogues, cet opéra est l’un des très rares, écrits après la guerre, à s’être inscrit au répertoire des théâtres lyriques du monde entier (c’est le cas aussi du Rake’s Progress, que Stravinsky composa avant de céder aux sirènes dodécaphonistes).
Un joueur habile
Angoissé, c’est peut-être le qualificatif qui convient le mieux pour définir le mieux Poulenc, tel que nous le présente, en grand et dans le détail, Hervé Lacombe* dans une biographie qui nous parle du musicien et de l’homme. Une biographie riche d’informations en tout genre, écrite avec chaleur et sobriété (mais dieu que le mot compositionnel est laid !), qui est aussi un raccourci de quelques décennies d’histoire au cours desquelles tout bascule. Car ce livre est rempli de personnalités encore vivantes aujourd’hui (Georges Prêtre, Denise Duval…) alors que Poulenc naît à la toute fin du XIXe sècle. La France de 1963 est très loin de celle de 1899, car deux guerres ravageuses sont passées par là. En même temps, les petits conflits et les petites ambitions qui animent la vie musicale officielle à la Libération paraissent dater d’hier. Ainsi, Delvincourt, directeur du Conservatoire, parle en ces termes d’un compositeur alors à la mode : « Ce mystique, perdu dans sa transe extatique, me paraît singulièrement doué pour les campagnes électorales. On pourrait lui appliquer le mot de je ne sais plus qui : c’est un ermite qui n’oublie jamais l’heure du train. » De qui s’agit-il ?**
Avare, attiré presque obsessionnellement par les garçons à moustache et casquette (« Que la vie est mal faite ! Je n’ai jamais aimé que les être qui me sont inférieurs »), obsédé par la foi (tout à coup redécouverte à Rocamadour en 1936), avide de reconnaissance (Milhaud et Honegger sont plus célèbres que lui en 1947-1948), Francis Poulenc donne l’image d’un être à la fois fidèle en amitié mais intéressé, faussement détaché mais réellement conscient de ses limites de créateur ; on le sent mal à l’aise quand il s’agit de ruser, mais incapable de faire autrement. Ce n’est pas lui qui, à l’instar de son ami Emmanuel Faÿ, se serait suicidé en laissant ce mot : « On n’a pas le cœur à jouer dans un monde où tout le monde triche ».
Des airs et des chansons
Car Poulenc est un mondain. Un poseur, peut-être, mais non pas un faiseur. On a vu qu’il n’aurait jamais embrassé la technique dodécaphonique (« Si je fais jamais un opéra, sans aucun doute j’écrirai des airs séparés. (…) Cela force à trouver des thèmes : le secret de tout »), il faut ajouter que jamais il ne renia son attrait pour le music-hall ou le genre dit mineur de la chanson : « La mauvaise musique, c’est pour moi la symphonie morne et pédante et non la chanson de Christiné ou de Jean Lenoir, quand elle vient à son heure et en son lieu ». Poulenc était lucide sur lui-même. On comprend pourquoi, épris de la poésie d’un Éluard, il n’osa jamais mettre en musique que deux poèmes d’Aragon.
En tant que musicien, au moins, Poulenc ne s’est jamais menti à lui-même, et la postérité semble lui en savoir gré. On sait que le groupe des Six, présenté comme un aréopage de musiciens novateurs en 1920, ne réunissait qu’une bande d’amis n’ayant aucune esthétique à partager, et dont le bilan aujourd’hui reste mitigé : Durey et Tailleferre ont presque entièrement disparu des programmes de concert ; Auric reste avant tout un compositeur de musiques de film ; de Milhaud, on ne reprend sempiternellement que La Création du monde et Le Bœuf sur le toit ; quant à Honegger, peut-être le plus profond et le plus passionnant de tous, il fait figure d’exilé, tant ses ouvrages sont chichement joués.
Seul Poulenc a réussi à tirer durablement son épingle du jeu. Mélodies, opéras, musique sacrée, concertos, musique de chambre, sa musique répond idéalement aux critères que certains croient être ceux de la musique française : concision, charme, légèreté. Mais il est permis de voir de l’insuffisance dans cette concision, de la facilité dans ce charme, de la frivolité dans cette légèreté. De toute manière, la musique française n’existe pas en tant que telle (entre le flamboyant Bizet et l’anecdotique Satie, entre Chabrier et Chausson, entre Debussy et Ravel, entre les Six et le proliférant Messiaen, entre Machaut et Rameau, quel lien ?) et Poulenc, après tout, correspond peut-être à une sensibilité de notre époque. Le livre exemplaire d’Hervé Lacombe nous donne de quoi méditer sur la question.
* Hervé Lacombe est aussi l’auteur d’un Georges Bizet (Fayard, 2000).
** De Messiaen.
Hervé Lacombe : Francis Poulenc, Fayard, 2013, 1 103 p., 39 €.
Quelques rendez-vous avec Poulenc : « Poulenc et ses masques », un week-end à Radio France (http://sites.radiofrance.fr/chaines/formations/concerts/104/). Dialogues des carmélites : Opéra de Lyon, du 12 au 26 octobre (www.opera-lyon.com) ; Angers Nantes Opéra, du 15 octobre au 17 novembre (www.angers-nantes-opera.com) ; Théâtre des Champs-Elysées, du 10 au 21 décembre (www.theatrechampselysees.fr).



