Poppea, l’asphyxie et le petit pois

Le Châtelet accueille une version pop-rock du Couronnement de Poppée de Monteverdi.

Poppea, l'asphyxie et le petit pois

Depuis quelques années, Monteverdi fait l’objet d’arrangements empressés. Il y a eu l’Orfeo 2 à la manière de Berio. Il y a eu L’incoronazione di Poppea selon Philippe Boesmans (reprise dans une nouvelle version au Teatro real de Madrid, du 12 au 30 juin, sous le titre Poppea e Nerone). Il y a maintenant Pop’Pea (faut-il traduire par « Petit pois populaire » ?) dans une adaptation à laquelle ont contribué Michael Torke, Peter Howard et Max La Villa, sur un livret et des lyrics (en anglais bien sûr) de Ian Burton. Avec à la clef une histoire simplifiée car, explique Burton, le schéma original était « un peu trop riche et trop complexe pour le goût moderne ». Il faut être efficace, nous ne sommes pas là pour jouir ou pour rêver.

Le résultat ? Un spectacle qui, tout enflé par le prestige du lieu (le Châtelet), se prend très au sérieux mais se prend aussi les pieds dans le tapis. Car si l’Ensemble vocal du Châtelet tire son épingle du jeu, tous les personnages sont des caricatures : Carl Barât (Nero) ressemble à un footballeur illuminé, Marc Almond (Seneca) à un moine condamné à boire de l’eau, Anna Madison (Drusilla) joue à la blonde stupide, Frederika Stahl (Ottavia) paraît sortir du groupe Abba. Quant à Benjamin Biolay (Ottone), amant placide et assassin benêt, aussi embarrassé par son accent que par les vêtements de Drusilla qu’il doit porter pour assassiner Poppea, il est le roi de cette cour des miracles. Tout ce petit monde chante comme il peut (avec cette plaie visuelle que sont les micro-balafres) et joue d’une manière on ne peut plus empotée, en multipliant les poses et les grimaces. Seule Valérie Gabail (qui a maintes fois interprété le rôle de Poppea, mais dans de tout autres conditions), costumée comme l’enfant monstrueux de Lady Gaga et de Sylvie Vartan, a une voix placée, des gestes sûrs, de l’esprit, de la présence.

Ni entendre, ni respirer

Il est vrai que la mise en scène de Giorgio Barbiero Corsetti n’aide guère les protagonistes. Tout est axé sur les vidéos de Pierrick Sorin : traitées comme des incrustations (à la manière de celles de La pietra del paragone, qui nous avaient ébloui en 2007), elles donnent ici l’impression d’un système, malgré leur réussite technique, et souffrent de l’amplification des voix (il y a un décalage entre ce qu’on entend et le mouvement des lèvres qu’on voit sur les écrans géants). Et puis, tout a été vu à l’opéra depuis vingt ou trente ans : bourreaux nazis, relectures crypto-freudiennes ou néo-marxistes, costumes ou absence de costumes, danseurs de hip-hop, fanfreluches, carton-pâte, fumigènes, motos et vélos, si bien qu’il est devenu très difficile de surprendre. Aussi le kitsch de ce spectacle, qui devrait décoiffer (le rock, n’est-ce pas !), n’en est-il que plus convenu. Et ce n’est pas le petit film muet narrant le bannissement de Drusilla et d’Ottone qui peut tout à coup lui donner une densité théâtrale (Berg en prévoyait déjà un dans Lulu).

Au bout du compte, cette Pop’Pea, avec sa raideur et son emblématique orchestre de marionnettes frénétiques (grossi pour les besoins de la scène), paraît bien gourmée. Au point que le rock semble s’y moquer de lui-même.

Car la parodie (involontaire), on la trouve aussi du côté des six musiciens répartis de part et d’autre de la scène. Comme dans tous les groupes de rock, ils se partagent en deux catégories : il y a ceux, imperturbables, qui font leur boulot en mâchouillant leur chewing-gum ; et ceux qui se la jouent prophétiques et enflammés. Il faut voir l’emphase avec laquelle le bassiste Garet Gaz Williams produit la moindre petite note, comme si le destin du monde était sous ses doigts. De toute manière, l’amplification noie les instruments et les voix dans un magma épais, confus, où il est difficile d’apprécier une couleur instrumentale ou le contour d’une mélodie ; de ce qui reste de Monteverdi et de ce qui revient à ses fossoyeurs, rien ne surnage. Et si les chansons (il y en a vingt-deux) paraissent anodines, c’est aussi parce que rien n’est fait pour qu’elles se distinguent.

Combat du temps et de l’éternité

Certes, L’incoronazione est le fruit d’un travail d’atelier ; certes, l’improvisation, l’invention de l’instant étaient à l’époque de Monteverdi la règle ; mais c’est ici le contraire qui se produit : musique blindée, sonorités étouffantes, avec à la toute fin, au moment des saluts, des batteries et guitares déchaînées comme un vrombissement d’aéroport ou un charivari de camionneurs.

De là cette question légitime : comment une civilisation (la nôtre), qui a donné la vie à L’incoronazione di Poppea il y a quatre siècles, en est-elle réduite à commettre un spectacle aussi rustaud et démonstratif à la fois ? On peut la poser autrement, mais aussi plus cruellement : comment la même civilisation, qui a su donner le meilleur d’elle-même, se croit-elle obligée aujourd’hui de donner le pire et de défigurer ce qu’il y a de plus beau ? Par quel miracle à l’envers est-on passé du chant à la contrefaçon furieuse ? Comme l’explique le programme de salle, « les personnages (…) restent d’une modernité étonnante » (Monteverdi appréciera le « étonnante »). Et plus loin : « D’où l’idée (…) de transformer l’œuvre de Monteverdi en un ouvrage pop et populaire » : mais pourquoi le transformer, justement, s’il nous parle aujourd’hui comme hier ? Faut-il vraiment que « la fine fleur de la pop anglaise et française » lui fasse l’aumône de son talent et de son goût ?

La réponse est simple : Pop’Pea est un ouvrage de notre temps. Monteverdi, lui, est un musicien de l’éternité.

photo : Seneca (Marc Almond) prêt à se suicider (Timothée Chaine/Théâtre du Châtelet)

Pop’Pea d’après Monteverdi (avec l’assistance de Michael Torke, Peter Howard, Max La Villa). Avec Valérie Gabail, Carl Barât, Benjamin Biolay, Marc Almond, Frederika Stahl, Anna Madison, Joël O’Cangha, Achilles AC Charrington, Marcus Matic Mouth Smith ; Ensemble vocal du Châtelet ; mise en scène : Giorgio Barberio Corsetti ; scénographie-vidéo : Pierrick Sorin ; costumes : Nicola Formichetti ; lumières : Marco Giusti. Théâtre du Châtelet, du 29 mai au 7 juin.

A propos de l'auteur
Christian Wasselin
Christian Wasselin

Né à Marcq-en-Barœul (ville célébrée par Aragon), Christian Wasselin se partage entre la fiction et la musicographie. On lui doit notamment plusieurs livres consacrés à Berlioz (Berlioz, les deux ailes de l’âme, Gallimard ; Berlioz ou le Voyage...

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