Platonov de Tchekhov

Une mise en scène en déséquilibre

Platonov de Tchekhov

Pas facile de monter Platonov. La pièce est énorme, mal construite, sur plusieurs tons. Tchekhov ne montra jamais ce texte de jeunesse, qu’on découvrit après sa mort. Mais l’œuvre est passionnante, traversée d’éclats magnifiques. L’Odéon de Luc Bondy a pris le parti de confier beaucoup de moyens à un jeune metteur en scène, Benjamin Porée, repéré à partir de premiers spectacles peu banals, pour qu’il puisse monter pleinement ce Tchekhov qu’il avait déjà abordé l’an dernier. Des moyens, il y en a : les 17 comédiens pour 17 personnages, une quinzaine de figurants, trois décors différents, conçus par le metteur en scène lui-même. Cela ne donne pourtant pas une mise en scène historique du drame semi-comique de l’instituteur Platonov, marié et séducteur, noyé dans l’alcool, naviguant entre ses conquêtes et finissant sous les balles de celle qu’il a traitée avec le plus de dédain.

La longue soirée commence plutôt bien. Sur un sol de terre fraîche et parmi des tables de jardin, la petite société chic d’une ville méridionale (le midi de la Russie) fait des ronds de jambe et sort ses griffes. Les êtres valsent de l’un à l’autre, obsédés par l’amour et la réussite. Quand arrivent les figurants, chargés de donner à la réunion mondaine plus d’ampleur et de vérité, on sent que Porée est déjà écrasé par l’ampleur de sa tâche : les masques posés sur les fronts ont un air ridicule, les nouveaux venus ne savent quel comportement adopter. La partie de balançoire qui suit, avec beaucoup moins de monde, est plutôt réussie. Mais, après l’entracte, les choses se gâtent définitivement. Platonov accueille nu ses amoureuses dans une chambre-salle de bain avec baignoire et une bonne centaine de bouteilles vides ! Tout se termine enfin dans un décor abstrait où l’action se dilue irrémédiablement.

Dans le rôle de Platonov, Joseph Fourez manque un peu d’intériorité, de déchirement, mais il met en avant une rudesse, un refus de la bienséance qui sont exacts et convaincants. Les principaux rôles féminins, Sofia et Anna, sont tenus avec du cran et de la délicatesse par Sophie Dumont et Elsa Granat. Il y a, tout au long de cette longue soirée, une lecture sensible de l’œuvre et l’expression des qualités d’une équipe talentueuse. Mais Benjamin Porée atteint mal l’équilibre entre l’intimité des scènes et l’aspect spectaculaire d’une pièce qui utilise tant de personnages et un certain nombre de rebondissements presque mélodramatiques. Péché de jeunesse.

Platonov d’Anton Tchekhov, traduction d’André Markowicz et Françoise Morvan (éd. Les Solitaires intempestifs), mise en scène et scénographie de Benjamin Porée, costumes de Marion Moinet et Roxane Verna, musique de Charles d’Oiron, avec Lucas Bonnifait, Valentin Boraud, Anthony Boullonnois, Baptiste Chabauty, Arnaud Charrin, Guillaume Compiano, Charles d’Oiron, Emilien Diard-Detœuf, Sophie Dumont, Macha Dussart, Zoé Fauconnet, Joseph Fourez, Tristan Gonzalez, Elsa Granat, Aurélien Rondeau, Benjamin Porée, Mathieu Gervaise.
Odéon-Théâtre de l’Odéon Ateliers Berthier, tél. : 01 44 85 40 40, jusqu’au 1er février. (Durée : 4 h ½).

photo© Benoît Jeannot.

A propos de l'auteur
Gilles Costaz
Gilles Costaz

Journaliste et auteur de théâtre, longtemps président du Syndicat de la critique, il a collaboré à de nombreux journaux, des « Echos » à « Paris-Match ». Il participe à l’émission de Jérôme Garcin « Le Masque et la Plume » sur France-Inter...

Voir la fiche complète de l'auteur

2 Messages

  • Platonov de Tchekhov 12 janvier 2014 22:01, par bruxmu

    Dommage de révéler la fin à qui ne la connaissait pas, non ?

    Répondre au message

  • Platonov de Tchekhov 27 janvier 2014 10:47, par Dominique Renier

    PLATONOV, d’Anton Tchekhov (traduction Françoise Morvan et André Markowicz), mise en scène Benjamin Porée, à l’Odéon (ateliers Berthier).
    Oeuvre de jeunesse (c’est la première pièce de Tchekhov ; certains disent qu’il l’écrivit au lycée), cette pièce fort longue (au moins 4h30 avec entracte), mériterait quelques coupes pour n’être pas indigeste. Ce n’est pas ce qu’a fait Benjamin Porée. J’ai l’impresson qu’il en a même rajouté (par exemple le monologue d’introduction de Platonov). Ça traîne terriblement en longueur ; de nombreuses répliques sont d ’aillleurs répétitives.
    Le thème, ce me semble, est, comme dans presque toutes les pièces de Tchekhov, la difficulté d’être, et la référence à Hamlet est explicite (à deux reprises : "être ou ne pas être"...). Mais la comparaison s’arrête là... C’est lourd et lent, et on ne ressent guère d’empathie pour Platonov. On est fort loin de - par exemple - Oncle Vania ou La mouette, qu’on avait beaucoup admirées il y a deux ans montées par Christian Benedetti (et par d’autres plus tard). C’est d’autant plus dommage que les comédiens sont fort bons (à commencer par Joseph Fourez dans le rôle-titre). 4h30 d’ennui, c’est tristement interminable... Je dois avouer cependant que parmi les autres spectateurs, beaucoup semblaient satisfaits. Ả discuter...

    Répondre au message

Laisser un message

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

S'inscrire à notre lettre d'information
Commentaires récents
Articles récents
Facebook