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Critiques / Opéra & Classique

Pénélope aux Champs-Élysées

par Christian Wasselin

Grâce à l’engagement d’Anna Caterina Antonacci, l’unique opéra de Fauré devient un ouvrage paradoxal dont la sévérité cache un art singulier d’explorer les sentiments.

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Si l’on oublie une partition hybride intitulée Prométhée, à tiers-chemin de l’oratorio, de la musique de scène et de l’opéra, Fauré n’a composé qu’un ouvrage lyrique : Pénélope, créé à l’Opéra de Monte-Carlo le 4 mars 1913, puis repris le 10 mai suivant dans le cadre de la saison d’ouverture du Théâtre des Champs-Élysées. Concis, retenu, sans grande ivresse dramatique ou sonore, cet opéra évolue dans une espèce d’entre-deux à la fois de la forme et de l’expression : on n’est pas ici face à un opéra à numéros, on ne se trouve pas pour autant dans le système wagnérien, pour la simple raison que Fauré n’est pas un homme de système, ni un aventurier, contrairement à un Scriabine qui, à la même époque (ses sonates pour piano !), invente un monde sonore nouveau.

L’orchestre de Fauré n’a rien à voir non plus avec les rutilances des grandes partitions des années 1910 (des Gurre-Lieder à Daphnis et Chloé en passant par les Altenberg-Lieder, les ballets de Stravinsky ou l’insaisissable Jeux), et Fayçal Karoui, à l’occasion d’une version de concert de cet ouvrage au Théâtre des Champs-Élysées, fait l’impossible pour en exprimer les beautés retenues. Mais si le Chœur Lamoureux est d’une belle transparence, l’orchestre du même nom n’a pas toujours la souplesse et la précision qui donneraient sa dynamique à la partition, malgré la chaleur des interventions des vents.

Une vraie reine d’Ithaque

Pour rendre au mieux cet ouvrage il faut au premier chef une Pénélope qui aime cette musique et sache s’y glisser. Anna Caterina Antonacci touche à cet égard l’idéal. Avec cette allure à la fois majestueuse et magnanime qui la caractérise, elle compose une Pénélope inflexible mais scrupuleuse, douce et violente quand il le faut. Et elle le fait avec un soin dans la diction, des aigus qui ne sont jamais criés, et un souci du détail qui, sans qu’elle choisisse de réserver un sort à chaque mot (travers des interprètes qui confondent le raffinement avec l’affectation), nous offre un chant habité, expressif comme jamais. On aimerait presque, à certains moments, que Pénélope devienne un immense monodrame pour Antonacci seule et orchestre ! D’autant que le livret de René Fauchois est saturé de lieux communs (« lèvres d’émail », « chevelure d’or du soleil », que nous citons de mémoire, sans oublier « ombre » rimant avec « sombre », etc.) sauf lorsqu’il s’agit de faire chanter la reine d’Ithaque : alors, tout à coup, la langue est plus imagée, plus flexible, plus ambiguë, Pénélope tient un discours d’une tout autre élévation, surtout quand elle évoque la voix d’Ulysse, « encore plus belle d’avoir été éloignée ».

A côté de cette magnifique artiste, qui a visiblement fouillé son personnage pour ce seul et unique concert, Roberto Alagna semble s’émerveiller, page après page, comme s’il découvrait la partition : il l’aborde les yeux sur son pupitre, sans pour autant la survoler, et d’ailleurs avec une certaine aisance, quand bien même il donne l’impression d’une prestation au premier degré. Le rôle d’Ulysse est du reste moins creusé que celui de Pénélope, qui à chaque instant doit jouer la ruse par fidélité ou se mentir à elle-même tout en persistant à espérer. Et comme Fauré lui-même est moins à l’aise dans l’héroïsme que dans l’art de dire les tourments, on ne s’étonnera pas, au bout du compte, que la réussite d’une Pénélope repose essentiellement sur le choix de l’interprète principale.

Les autres chanteurs sont chacun à leur place, même si on eût aimé un quatuor des prétendants plus mordant. Et on se prend à rêver au Benvenuto Cellini qu’aurait pu nous offrir le Théâtre des Champs-Élysées, le 1er juin dernier, s’il avait réuni avec le même soin une distribution ad hoc plutôt que de confier l’affaire aux forces du Mariinsky de Saint-Pétersbourg et de nous offrir un spectacle peu préparé. Les berlioziens pourront se consoler en allant écouter Les Troyens à l’Opéra de Marseille, les 12 et 15 juillet prochain. Alagna y sera Énée, une prise de rôle qu’on attend avec impatience et confiance.

photo : Anne Caterina Antonacci (dr)

Fauré : Pénélope. Anna Caterina Antonacci (Pénélope), Roberto Alagna (Ulysse), Vincent Le Texier (Eumée), Edwin Crossler-Mercer (Eurymaque), Julien Behr (Antinoüs), Marc Labonnette (Ctésippe), Jérémy Duffau (Léodès), Marina de Liso (Euryclée), Khatouna Gadelia (Mélantho), Sophie Pondjiclis (Cléone) ; Chœur et Orchestre Lamoureux, dir. Fayçal Karoui. Théâtre des Champs- Élysées, 20 juin 2013.

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