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Critiques / Opéra & Classique

Pelléas et Mélisande de Claude Debussy

par Nicolas Grienenberger

Debussy mis à nu

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Après un Barbier de Séville foisonnant de couleurs et d’énergie, l’Opéra National du Rhin propose un changement radical avec un Pelléas et Mélisande minimaliste et épuré. Remplaçant la production initialement prévue, annulée pour raisons techniques, la mise en scène imaginée par Barrie Kosky pour le Komische Oper de Berlin prend pour acquis que l’univers visuel de l’œuvre abondamment décrit dans le livret.

Ainsi le décor unique se compose d’une succession de perspectives emboîtées comme autant de castelets, réduisant la scène à un espace aussi restreint qu’étouffant. Au sol, des plateaux rotatifs font apparaître et disparaître les personnages comme autant d’automates privés de volonté propre, poussés par un destin qui les dépasse. Les lumières, très étudiées, participent de cette atmosphère crue et pesante, allant jusqu’à évoquer ouvertement l’expressionnisme du peintre Murnau. La direction d’acteurs, très travaillée, physiquement exigeante, pousse les chanteurs jusque dans leurs limites, pour un résultat saisissant de force dramatique. Le metteur en scène australien met en lumière crue la violence sous-jacente de cet univers sans lumière où le sourire se fait rare. Au risque parfois d’en faire trop. Ains la tentative de viol d’Arkel sur Mélisande aurait pu être évitée ainsi que la consommation explicite de l’acte d’amour entre Pelléas et la femme de son frère.

La distribution n’est pas en reste, portant avec rage le projet proposé.
Dominant le plateau de la tête et des épaules, Jean-François Lapointe incarne un Golaud exceptionnel, tellement évident qu’on en oublie presque qu’il fut également autrefois un très grand Pelléas. Le baryton québécois parvient à la synthèse exacte du texte et du chant, semblant parler sur des notes, sans que jamais le moindre effort ne vienne troubler cette impression de naturel absolu. A cet égard, sa grande scène de l’acte IV représente le sommet de la soirée, déconcertante de violence et de douleur. Chaque mot claque comme une gifle, chaque note transperce la salle comme une lame, pour un grand moment d’art lyrique.

Au fur et à mesure du drame qui se noue, on le sent perdre pied peu à peu pour ne devenir que haine et céder à la pulsion de mort qui prend possession de sa raison. Son désespoir au moment de la disparition de Mélisande n’en devient que plus poignant.
Face à lui, la Mélisande parfaite de la soprano belge Anne-Catherine Gillet remporte tous les suffrages, réellement innocente, subissant les évènements qu’elle provoque. Toujours en costumes accordés au lieu où elle se trouve, elle devient ainsi la fontaine des aveugles, avalant elle-même la bague donnée par Golaud sous le regard ébahi de Pelléas. Elle semble également prendre possession des hommes du château, ses mains paraissant traverser littéralement les corps masculins qu’elle côtoie. Constamment en mouvement, debout ou à terre, elle se meut et joue avec un parfait naturel. Eaxctitude de chaque mot, pureté d’émission vocale. Un vrai bonheur.

Etrange et inhabituel, le Pelléas de Jacques Imbrailo déconcerte, par le caractère profondément tourmenté que lui inflige la mise en scène. Mal dans sa peau comme un adolescent bloqué aux portes de l’âge adulte, son personnage semble craindre tout son entourage, notamment son frère, et jusqu’à sa belle-sœur qui l’attire autant qu’elle l’impressionne. A tel point que l’on peine parfois à comprendre le magnétisme qu’il peut exercer sur elle. Mais le baryton sud-africain réussit avec panache sa prestation vocale malgré une légère pointe d’accent et quelques aigus émis à l’arraché.

En Arkel plus fringuant et moins décati qu’à l’ordinaire, Vincent Le Texier se coule pour la première fois de sa carrière dans la peau du patriarche et le fait avec succès, sa voix convenant naturellement à la tessiture hybride du rôle, entre basse et baryton. Face à ses partenaires, il semble parfois davantage chanter que parler, son émission paraissant alors un rien emphatique mais accentuant l’étrangeté du bonhomme.

Plus effacée, Marie-Ange Todorovitch assure une belle Geneviève, mais on regrette qu’elle lise la lettre de Golaud – l’un des plus poignants passages de l’œuvre – sans qu’aucune émotion ne semble y transparaître. Impressionnant, l’Yniold très mature du jeune allemand Gregor Hoffmann, à la voix puissante et à la diction limpide, tout comme le Berger et le Médecin de Dionysos Idis.

Depuis les coulisses, le chœur maison se révèle excellent comme toujours. Dans la fosse, l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg révèle des sonorités minérales et tranchantes, loin des mystères vaporeux traditionnels, sous la direction tout aussi anguleuse de Franck Ollu. Le chef français, servant fréquemment le répertoire du XXe siècle, offre de ce chef d’œuvre impressionniste une lecture étonnante, vue presque à rebours de l’histoire mais parfaitement accordée à la mise en scène.

Un spectacle troublant qui ne laisse jamais indifférent.

Pelléas et Mélisande de Claude Debussi, livret de Maurice Maeterlinck. Orchestre Philharmonique de Strasbourg., direction musicale : Franck Ollu, mise en scène Barrie Koskie reprise par Julia Huebner. Décors et lumières : Klaus Grünberg, costumes : Dinah Ehm Chœurs de l’ONR ; Chef de chœur : Alessandro Zuppardo.. Avec : Anne-Catherine Gillet, Jacques Imbrailo, Jean-François Lapointe, Vincent Le Texie, Marie-Ange Todorovitch,, Gregor Hoffmann , Dionysos Idis.

Strasbourg, Opéra National du Rhin, 19, 21, 23, 25, 27 octobre 2018.
Mulhouse, la Filature, 9, 11 novembre 2018.
08 25 84 14 84 - 03 89 36 28 28 - www.operanationaldurhin.eu

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