Musiques au Musée de Cluny

Au moment où revient La Dame à la licorne, les épris de musiques médiévales auraient tort de manquer les Heures musicales qui ont lieu au Musée de Cluny.

Musiques au Musée de Cluny

Il existe, au cœur du cinquième arrondissement de Paris, un musée installé dans l’hôtel de Cluny, à deux pas de la Sorbonne, et entièrement consacré au Moyen-Âge. C’est là, entre autres merveilles, que sont exposées les six tapisseries du cycle « La Dame à la licorne », qui viennent de faire l’objet d’une minutieuse restauration, ont fait une escapade au Japon et vont bénéficier, à partir du 18 décembre, d’un nouvel accrochage.

Le musée accueille également des concerts, organisés par le Centre de musique médiévale de Paris (qui en produit d’autres, un peu partout en France et dans le monde), baptisés « L’heure musicale », donnés chacun à deux rerpises, le dimanche à 16h et le lendemain à 12h30. Si le Moyen-Âge, selon les repères habituels, commence à la fin de l’Empire romain d’Occident (476) pour s’achever à la fin du XVe siècle (1453, prise de Constantinople par les Turcs, c’est-à-dire fin de l’Empire romain d’Orient, ou 1492, découverte de l’Amérique par Christophe Colomb), la musique dite médiévale recouvre elle aussi une très longue période, des premiers répertoires notés (le grégorien, pour aller vite) jusqu’aux débuts de la Renaissance. Ce sont là limites approximatives : on parle volontiers de renaissance carolingienne, par exemple, et l’on sait que dès le XIIIe siècle, en Europe occidentale, des villes prospères faisaient commerce, de la Flandre à l’Italie du Nord. La musique de ces époques, également, prend bien des aspects différents : il n’existe pas, bien sûr, un style médiéval, et des troubadours aux Minnesänger, de l’ars subtilior aux polyphonistes franco-flamands (autre appellation conventionnelle !), la musique de ce millénaire a connu bien des formes et bien des métamorphoses.

Le 8 décembre a eu lieu un concert de chansons de Francesco Landini et de son maître Jacopo di Bologna, représentants florentins du dolce stil nuovo du XIVe siècle, que l’on peut comparer, d’une certaine manière, à l’ars nova tel qu’il fut illustré en France par un Guillaume de Machaut. Il y a beaucoup d’élégance et de délicatesse dans ces musiques intimes et aussi dans la manière dont elles sont interprétées par Vivabiancaluna Biffi (chant, vièle à archet) et Corina Marti (flûtes et clavicymbalum). D’une manière générale en effet, le côté lacunaire des sources et de certaines partitions fait qu’une latitude plus ou moins importante est laissée à l’interprète, qui se doit là d’être aussi chercheur. Toutes proportions gardées, les musiques du Moyen-Âge partagent avec les musiques traditionnelles une manière de faire partie de la vie, d’exercer une fonction, même si sept ou huit siècles plus tard nous les écoutons essentiellement pour leur seul pouvoir d’évocation ; la notion de concert, comme nous l’entendons aujourd’hui, n’avait guère de sens en l’an mil.

Un argument pour la beauté

Le 15 décembre, c’est sur le thème « L’argument de beauté » que s’est fait entendre l’Ensemble Discantus, que dirige Brigitte Lesne. Qu’on ne se méprenne pas : « l’argument de beauté », ici, ne désigne pas la vertu courtoise mais l’ornement dont peut être pourvue telle ligne mélodique. Ce concert a permis d’entendre à la fois des carols témoignant de l’influence de la musique anglaise, et surtout des pages de Gilles Binchois (1400-1460), musicien et chapelain des ducs de Bourgogne (dont le territoire comprenait des villes comme Lille ou Gand et s’étendait jusqu’aux actuels Pays-Bas), qui sut faire son miel de la présence de Dunstable sur le sol français. C’est l’époque où, aux termes du traité de Troyes (1420), le roi d’Angleterre Henry V épousa la fils du roi de France Charles VI et devint, de fait, souverain des deux royaumes, le jeune Charles VII, déshérité, n’ayant plus que la bonne ville de Bourges pour se consoler.

On aime ces neuf voix féminines qui parfois s’accompagnent de cloches ou interprètent des morceaux instrumentaux avec ces seules mêmes cloches, dans un jeu de sonorités qui évoque les carillons du Nord de la France. On aime leur manière de s’interroger sur la prononciation du latin sans que l’érudition vienne étouffer la fraîcheur de l’interprétation.

On peut reprocher à ces concerts leur brièveté (quarante-cinq minutes, c’est peu quand on se laisse prendre au sortilège !), la salle où ils ont lieu n’est pas d’une acoustique idéale, au programme de papier se substituent les commentaires des interprètes, ce qui rend ce moment de musique encore plus volatil. Mais ces commentaires nous éclairent toujours sur la manière dont ces musiques étaient pratiquées et ressenties à une époque où la notion d’artiste n’existait pas au sens où le XIXe siècle la magnifiera. Le retour de La Dame à la licorne n’est pas l’unique raison de se rendre au musée de Cluny.

photo : La Dame à la licorne (dr)

Musée de Cluny (musée national du Moyen-Âge), 6, place Paul-Painlevé, 75005 Paris, 01 53 73 78 16, www.musee-moyenage.fr (site en refonte, nouvelle version prévue fin janvier 2014). Prochains concerts : « Au roi des Keroubim » par l’ensemble Alla Francesca (les 19 et 20 janvier), « Troubadours et cantigas » par l’ensemble Eia (26 et 27 janvier), « Lors fet ceste estampie » par le duo Schulze-Vicens (16 et 17 février), « Frauenlob » par le duo Lutzenberger-Rodenkirchen (23 et 24 février).

A propos de l'auteur
Christian Wasselin
Christian Wasselin

Né à Marcq-en-Barœul (ville célébrée par Aragon), Christian Wasselin se partage entre la fiction et la musicographie. On lui doit plusieurs livres consacrés à Berlioz ("Berlioz, les deux ailes de l’âme", Gallimard ; "Berlioz ou le Voyage d’Orphée", Le...

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