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Musique, expression, architecture (suite)

par Christian Wasselin

Un livre de Michel Onfray et un disque consacré à C.P.E. Bach relancent le débat sur le sens de la musique.

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Les concerts, les récitals, les représentations lyriques, par le lieu où ils sont donnés, par leur programme ou leurs interprètes, nous amènent à nous interroger sur le sens de la musique. Que veut-elle dire ? Veut-elle d’ailleurs dire quelque chose ? Les livres sur la musique ont parfois le même objet. Nous ne parlons pas ici des biographies de musiciens mais des livres qui parlent de la musique, de son pouvoir, de ce qu’elle donne à rêver, à penser, etc. Aussi étions-nous impatients de lire ce que Michel Onfray pense de la musique, comment il la conçoit, comment il l’écoute. Mais La Raison des sortilèges, finalement, apporte peu à la disputatio (voir notre précédent article Musique, expression, architecture).

On ne discutera pas les goûts de Michel Onfray, qui sont les siens (on est quand même heureux qu’il mette Berlioz très haut !*). On passera aussi sur les facéties du livre (qui est Katia Khajurâho ? au fait, qu’est-ce qu’une « performance de conversation » ?), sur les portes ouvertes qu’il enfonce allégrement (Onfray aime Beethoven « pour la force d’expression, la puissance du souffle [...], pour les concertos écrits afin d’exprimer la relation entre l’instrument soliste et l’orchestre, entre l’individu sonore et le reste du monde »), sur les renversements historiques qu’il propose (« Berlioz procède de la Tétralogie  »), sur les totems qu’il invoque à toutes les pages (Nietzsche, la « modernité »...), sur le manque de concision d’Onfray, sur la « rhétorique verbeuse » qu’il dénonce et qu’il pratique, sur son défaut d’humour, etc. Les pages les plus intéressantes, ou plutôt celles qui abordent les questions les plus intéressantes, touchent au sens de la musique, on l’a dit, mais aussi à la transcendance.

D’où vient la musique ?

Matérialiste revendiqué, Michel Onfray affiche clairement la couleur : « La musique n’est pas la preuve de l’existence du Dieu transcendant des philosophes, mais la preuve de l’existence immanente du monde sans Dieu : elle en dit la richesse fastueuse. La musique est dans le monde et son essence ne se trouve pas ailleurs qu’en lui ». Bon lecteur de Schopenhauer, il affirme que « l’art est suspension du tragique de l’existence. Il est salut dans un monde sans salut ». Pour lui, la science aura un jour réponse à tout : « Lorsque nous sortirons du Moyen Âge en matière de neurologie, nous découvrirons probablement pourquoi et comment la raison des sortilèges musicaux se trouve inscrite dans la matière grise ». Peut-être un Diderot eût souscrit à cette assertion, mais il y avait chez lui une chaleur enthousiaste qu’on ne trouve pas ici.

Quant à la musique elle-même, Onfray fait partie de ceux, avec le philosophe Clément Rosset, qui estiment qu’elle n’exprime rien car elle existe en soi : « Elle est une forme libre et flottante ; elle est sans rapport avec le texte qui l’accompagne parfois ; elle constitue un réel de toutes pièces ; (...) elle épuise sa réalité dans son épiphanie ». Elle est « modalité voulue du réel sonore ». Mais voulue par qui, par quoi ?

Toute cette glose (il faut lire les lignes, p. 60-61, sur « le son d’un compositeur » !) n’aboutit à rien, et peut-être après tout, puisqu’il est question d’un monde qui vaut pour lui-même (celui des formes et des sons), est-il vain d’espérer aboutir à quoi que ce soit. On aurait aimé toutefois que Jean-Yves Clément, qui connaît bien son affaire**, pousse Onfray dans ses retranchements, le provoque, lui demande d’aller plus loin, mette en cause ses certitudes. Car il s’agit là moins d’un livre d’entretiens que d’un soliloque où Michel Onfray s’écoute parler, là où l’on attendrait de l’émerveillement devant le mystère du silence et l’enchantement des formes. Diderot, encore.

Sur le sens de la musique, on pourra méditer cette phrase de la pianiste Anne Queffélec qui affirmait récemment sur France Musique que « dans ses sonates en mineur, Mozart dit je  ». Et cette profession de Carl Philip Emanuel Bach, dont Emmanuelle Guigues et Daniel Isoir viennent récemment d’enregistrer des sonates et autres rondos avec une belle goèurmandise : « Un musicien ne pourra jamais émouvoir sans être lui-même ému ». Né en 1714, mort en 1788, C.P.E. est contemporain de Gluck et de Diderot. Au culte de la forme, il ajoute le souci de l’expression. Serait-ce qu’il dévoie la musique ? Ou qu’il lui ajoute une âme ? Oui mais cette âme, la musique en a-t-elle besoin ? Ne peut-elle se satisfaire de celle des instruments ? Le débat n’est pas clos, il ne le sera sans doute jamais.

* Pour en savoir plus.

** Il est notamment l’auteur de monographies pleines de belles intuitions (Les deux âmes de Frédéric Chopin, Presses de la Renaissance ; Franz Liszt, Actes sud/Classica).

Michel Onfray : La Raison des sortilèges (entretiens avec Jean-Yves Clément), Autrement, 2013, 187 p., 16 €.

C.P.E. Bach : Sonates, rondos et fantaisie. Emmanuelle Guigues, viole de gambe ; Daniel Isoir, pianoforte. 1 CD Agogique AGO 012.

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