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Critiques / Opéra & Classique

Monsieur Croche invite Henri Barda

par Christian Wasselin

Salle Gaveau, une nouvelle série baptisée « Les Concerts de monsieur Croche » renouvelle notre désir d’aller entendre de grands pianistes.

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YVES RIESEL AIME LE MOT « activiste ». Il encourage à être activistes ceux que ses initiatives réjouissent afin évidemment d’en porter la bonne parole. Lui-même a toujours été un activiste de la musique dite classique, qu’il aime défendre et illustrer sans la travestir, sans l’affadir, sans la jeter au pied des modes ou des comportements convenus. Fondateur de la série de concerts « Les Musiciens amoureux », militant du disque (on se souvient d’Abeille Musique), Yves Riesel a aussi œuvré à la naissance de la plate-forme Qobuz et lance cette saison une nouvelle série de rendez-vous musicaux : « Les Concerts de monsieur Croche ». Ces concerts ont lieu salle Gaveau, à Paris, et invitent des pianistes de grand talent, « quel que soit l’état de leur réputation, dit la profession de foi de monsieur Croche, en respectant la singularité de leur art ». On rappellera ici que monsieur Croche est un personnage créé par Debussy. Un personnage qui servait au compositeur lorsqu’il lui fallait prendre la plume, pour non pas faire de la critique à proprement parler, mais pour donner son opinion sur tel compositeur, tel concert, tel aspect de la vie musicale. Toujours, bien sûr, avec de l’esprit et un zeste délicieux d’ironie. *

Après Vladimir Feltsman, le 12 octobre, qui inaugurait la série, Henri Barda a donné, le 20 novembre, le deuxième concert de monsieur Croche. Un concert ou plutôt un récital entièrement consacré à Chopin, on aurait presque envie de dire un récital-fleuve, en raison de son abondance et en mémoire du Nil qui a bercé l’enfance d’Henri Barda. Car ce musicien discret est né au Caire en 1941. Il est passé par la Juilliard School, a été pendant dix ans le pianiste des ballets de Jerome Robbins, a enregistré une poignée de disques dont un consacré aux trois sonates de Chopin et un autre à la musique d’Olivier Greif. Il se consacre aujourd’hui à la transmission, c’est-à-dire à l’enseignement, et donne quelques rares concerts.

De la pédale puis de la douceur

Salle Gaveau, Henri Barda commence par les Impromptus de Chopin et nous révèle en particulier le Deuxième (op. 36), le plus varié, le plus développé, le plus impromptu des quatre. Suit la Barcarolle, mais jouée trop fort, d’une manière trop précipitée : pourquoi tant de pédale dans une musique de l’eau et des vagues secrètes, dont les contours ne doivent surtout pas être noyés ? La Deuxième Sonate, comme à la fin du récital la Troisième Sonate, se prête mieux à ce jeu physique, haletant. La Marche funèbre est une implacable réussite, mais le Presto qui suit n’a pas cette légèreté fantomatique qui ferait de la sonate tout entière un poème de la mort et de la mélancolie.

Après l’entr’acte, vient le tour des Ballades  : Henri Barda aborde avec une poésie bienvenue la Première, même si la redoutable coda, qui oblige de ciseler le temps et la dynamique dans l’espace de quelques mesures, nous laisse un peu sur notre faim. La Quatrième est plus réussie, de même que les quatre Mazurkas qui suivent : elles apportent de l’air dans un programme riche et joué jusque là avec une sorte de fébrilité. La Mazurka op. 63 n° 2, en particulier, est un modèle de douceur expressive dont Henri Barda nous rend tous les parfums. Au fil du récital, également, le pianiste se détend et ménage des pauses (entre les mazurkas, entre les mouvements de la Troisième Sonate). Les bis nous confortent dans l’idée que quelques pages brèves supplémentaires, des valses par exemple, auraient apporté un peu plus d’air dans un programme concentré à l’extrême.

Le prochain concert de monsieur Croche, le 5 décembre, permettra d’entendre Luka Genusias : une tout autre filiation, une tout autre esthétique. Mais, de nouveau, quelque Mazurkas et la Troisième Sonate de Chopin. L’occasion, non pas de comparer ce qui est incomparable, mais de goûter différentes manières de goûter la même partition. Quant à Martial Solal, le 23 janvier, il sera le héros, comme on l’imagine, d’un tout autre univers.

Illustration : Henri Barda (photo Jean-Baptiste Millot)

* L’ensemble des chroniques de monsieur Croche est disponible chez Gallimard dans la collection « L’Imaginaire ».

Les Concerts de monsieur Croche, salle Gaveau (www.concertsdemonsieurcroche.com) : Henri Barda joue Chopin, mardi 20 novembre. Prochains rendez-vous : Luka Genusias (le 5 décembre), Martial Solal (le 23 janvier), Pavel Kolesnikov (6 février).

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