Daniele Gatti dirige l’Orchestre national de France les 28 mars et 5 avril

Mahler, Brahms, Gatti

Celui qui fut directeur musical de l’Orchestre national de France de 2008 à 2016 vient de diriger trois concerts à la tête de cette formation. Nous avons eu la joie d’assister à deux d’entre eux.

Mahler, Brahms, Gatti

LA CAPACITÉ D’OBTENIR LE SILENCE est peut-être l’apanage des grands chefs d’orchestre. C’est l’expérience qu’on a pu faire le 28 mars dernier, à l’auditorium de Radio France, à l’occasion du premier des trois concerts donnés par Daniele Gatti à la tête de l’Orchestre national de France. Dans cette salle, un producteur de France Musique vient sur le plateau présenter en quelques minutes le programme qui suit. Une fois qu’il a quitté les lieux, le chef sort des coulisses, salue le public, et le concert commence. Le 28 mars dernier, un grand silence s’est établi dès avant l’arrivée de Daniele Gatti. Puis, une fois celui-ci installé face à l’orchestre, un nouveau silence s’est fait avant que le chef donne aux musiciens le signal du départ. Le concert, visiblement (et audiblement !) était placé sous le signe de la concentration. Après chacun des deux premiers mouvements, enchaînés assez rapidement par Daniele Gatti, nous n’avons pas eu droit aux toussotements, crachotements et éternuement habituels (de même qu’au cours de la musique elle-même, le public s’est montré assez discret, ce qui n’est pas si fréquent). Puis ce fut un autre moment de silence de la part du chef et des musiciens avant l’Adagio final, et un silence tout aussi pénétré après les dernières notes.

L’extrême tension qui se saisit de vous

Remarques préliminaires essentielles, car Dieu sait si la plus belle interprétation peut être gâchée par les manifestations intempestives d’un public bruyant et déconcentré. Alors que les musiciens sur scène, eux, ne toussent jamais, ne produisent aucun bruit incongru, sauf accident. Il n’est pas question de vénérer Mahler davantage que les autres compositeurs, mais il faut se réjouir que la noble et poignante Neuvième Symphonie, ce soir-là, ait fait l’objet d’un accueil aussi attentif. Car c’est aussi (et surtout) pour des raisons musicales que ce concert fait partie des rares soirées que l’on a envie de conserver au fond de soi, comme un témoignage de ce qui peut se faire de plus beau lorsqu’un orchestre et un chef semblent à ce point se trouver. Se retrouver plutôt, car Daniele Gatti fut jusqu’en 2016 directeur musical de l’Orchestre national de France, et depuis cette date l’orchestre n’a pas trouvé de patron de la même envergure. Le retour de Gatti en tant que chef invité il y a trois ans, à l’occasion d’un cycle Schumann, nous avait donné la même impression.

Nous n’insisterons pas ici sur l’extrême unité de l’Orchestre national, sur la couleur de ses bois, sur la virtuosité du cor solo, sur l’acidité des trombones munis de sourdines, sur la manière dont sonnent les notes piquées des altos au début du deuxième mouvement, sur l’insolite duo entre le cor et le contrebasson à la fin du même mouvement, sur l’extraordinaire tension que Gatti obtient des cordes dans l’Adagio final, qui s’éteint dans une extrême lenteur, une extrême lumière, une extrême légèreté. Dans la salle, on croit soudain entendre comme un râle, celui sans doute d’un spectateur que l’émotion vient de prendre à la gorge.

Brahms, malgré tout le talent du chef

Le 5 avril, on se déplace jusqu’au Théâtre des Champs-Élysées, cette fois pour entendre une seule œuvre de la même dimension que la Neuvième, mais composée une quarantaine d’années plus tôt : le Requiem allemand de Brahms – Brahms qui ne comprit jamais la musique du jeune Mahler et resta sourd aux accents du Klagende Lied.

Le Requiem allemand n’est pas une messe mais une suite de méditations sur la mort à partir de textes pris dans la Bible. On peut ne pas aimer cette œuvre diffuse (c’est le cas de l’auteur de ces lignes), dont les tempos sont uniformément lents et dont la texture ne s’anime guère que dans le sixième des sept mouvements, et dont l’orchestration épaisse est typique de la manière de Brahms dès qu’il aborde le genre symphonique (n’oublions pas que selon Kurt Masur, Brahms a laissé neuf symphonies : ses quatre symphonies proprement dites, ses quatre concertos… et le Requiem allemand). Daniele Gatti maîtrise autant la partition que l’orchestre, déploie des trésors d’exigence, demande et obtient des nuances, mais rien n’y fait, impossible qu’une œuvre affirme ce qu’elle ne dit pas : la harpe produit un léger friselis, les bois se fondent parmi les cordes, les cors soutiennent l’orchestre comme le font les contrebasses, les trombones n’apportent aucune couleur supplémentaire, les timbales menacent ou accompagnent le cortège. C’est ainsi : n’est pas Mahler ou Debussy qui veut, il faut trouver les vertus de Brahms ailleurs que dans son traitement de l’orchestre.

Goûtons donc l’interprétation, même si l’œuvre n’a rien d’enchanteur. Autant que l’Orchestre national, le Chœur de Radio France est à la fête, par sa capacité d’exprimer la confiance, la sérénité, l’effroi d’un instant. Et si Rosalia Cid chante avec application puis avec davantage d’aplomb « Ihr habt nun Traurigkeit », le très inspiré Michael Volle met une grande humanité dans ses interventions du troisième (« Herr, lehre doch mich ») et du sixième mouvement (« Denn wir haben hie keine bleibende Statt »), timbre chaleureux, expression consolatrice, avec un « h » aspiré éloquent sur le mot « Herr ».

Un Requiem allemand réfléchi, tenu, éclairé de l’intérieur, on l’aura compris. Mais Un requiem allemand.

Illustration : Daniele Gatti/photo dr

Mahler : Symphonie n° 9. Orchestre national de France, dir. Daniele Gatti. Maison de la radio et de la musique, vendredi 28 mars 2025.
Brahms : Un requiem allemand. Rosalia Cid, soprano ; Michael Volle, baryton ; Chœur de Radio France (préparé par Johannes Prinz), Orchestre national de France, dir. Daniele Gatti. Théâtre des Champs-Élysées, samedi 5 avril 2025.

A propos de l'auteur
Christian Wasselin
Christian Wasselin

Né à Marcq-en-Barœul (ville célébrée par Aragon), Christian Wasselin se partage entre la fiction et la musicographie. On lui doit notamment plusieurs livres consacrés à Berlioz (Berlioz, les deux ailes de l’âme, Gallimard ; Berlioz ou le Voyage...

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