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Critiques /

Mademoiselle Julie de Strindberg

par Gilles Costaz

Sexe, vérité et vidéo

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A la fin du XIXe siècle, Mademoiselle Julie horrifiait les spectateurs de 1889 et des années qui suivirent. Une jeune aristocrate qui allume le désir d’un domestique, va jusqu’au bout de l’étreinte dans la nuit brûlante de la Saint-Jean et succombe à ce qu’on appelait le déshonneur, c’était révoltant. Mais, aujourd’hui, une fois le parfum de scandale dissipé (ce qui prit des décennies), la pièce de Strindberg, nous plaît par sa puissance extraordinaire mais aussi pour sa violence originelle : cela reste troublant, cette attraction folle de deux êtres que tout sépare, qui accomplissent leur désir en se méprisant, envisagent un instant une vie commune et choisissent, du moins pour l’héroïne, de payer le prix de la tragédie.
Christophe Lidon, après beaucoup d’autres (car on ne cesse de voir Mademoiselle Julie !), monte à son tour la pièce, dans une adaptation de Michaël Stampe précise dans le naturalisme brûlant des mots et des situations. Trois larges panneaux blancs encadrent le lieu de l’action où une longue table, qui sera renversée dans la fougue d’un amour empli de cruauté, prolonge une cuisine juste suggérée. Les panneaux accueillent des vidéos : images noir et blanc de l’actrice Sarah Biasini dans une gestuelle symbolique, danse par un groupe de danseurs, images symboliques traduisant le climat de la rencontre et le mental des personnages. Cette partie filmée n’est pas sans qualités mais elle se déroule en étapes, ce qui rompt quelque peu l’unité de la soirée. Est-ce que la pièce n’est pas davantage une course sauvage et inéluctable qu’il ne faut pas interrompre ?
Course sauvage. Notre terme doit être nuancé car – et cela, la mise en scène finement pointilliste de Lidon, qui privilégie à juste titre le moment sensuel et se moque du contexte historique, le détaille très bien – il y a dans l’attitude des deux amants des allers et retours, des piétinements, du sur-place, des contradictions, des affolements, du brûlant et du glacial. Ces lignes tantôt sinueuses, tantôt brisées, les deux interprètes les dessinent avec beaucoup d’intelligence et de personnalité. Sarah Biasini donne à Julie une jeunesse adolescente qui a un double poids de passion et de désinvolture et où l’âpreté est feutrée. On est habitué, face à ce rôle, à plus de violence mais l’actrice prend le parti d’une composition plus intériorisée et songeuse, où s’inscrivent en ricochets les gouffres du personnage. Yannis Baraban joue Jean, le valet, dans une concentration puissante et parfaite : ce Jean est ignoble mais, sous la veulerie et l’opportunisme, Baraban fait apparaître un juste besoin de revanche et l’exact désarroi d’un homme qui joue la partie la plus difficile et la plus excitante de sa vie. Assurant la partition brève mais capitale de la cuisinière, Deborah Grall apporte une note heureuse de rugosité matinée de tendresse. Le spectacle est profond, en quête pourtant d’une intimité qui, dans la scénographie actuelle, sur un grand plateau, n’a pas encore toute son intensité.

Mademoiselle Julie d’August Strindberg, version scénique de Michaël Stampe, mise en scène et scénographie de Christophe Lidon, lumières de Cyril Manetta, costumes de Chouchane Abello-Tcherpachian, musique de Cyril Giroux, images de Léonard, assistanat à la mise en scène de Valentine Galey, avec Yannis Baraban, Sarah Biasini, Deborah Grall. (Chorégraphie du bal filmé : Maud Le Pladec, directrice du Centre chorégraphique national d’Orléans avec les amateurs d’Orléans).

CADO, Orléans, tél. : 02 38 54 29 29, du 15 au 26 septembre 2020 (Durée : 1 h 15).

Photo Cyrille Valroff.

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