Accueil > Lulu d’Alban Berg

Critiques /

Lulu d’Alban Berg

par Caroline Alexander

Barbara Hannigan - Lulu : un phénomène sur pointes

Partager l'article :
Version imprimable de cet article Version imprimable

Lulu, orpheline abusée ? Lulu, figure de Lilith qui refuse la domination d’Adam, premier homme de la création ? Lulu-Lolita, adolescente dévoyée à la Nabokov ? Les questions sur l’héroïne qu’Alban Berg tira des deux pièces de Frank Wedekind –L’Esprit de la Terre et La Boîte de Pandore – pourraient se multiplier à l’infini.

Il la laissa inachevée à sa mort en 1935. Friedrich Cerha la compléta en 1979 pour l’historique production de l’Opéra de Paris signée Pierre Boulez et Patrice Chéreau. A la Monnaie de Bruxelles, le metteur en scène polonais Krzysztof Warlikowski y apporte des réponses à la fois fouillée et fouillis. Et totalement désespérée.

Quand cet ex-enfant terrible, aujourd’hui vedette consacrée, signe une nouvelle mise en scène, l’événement fait mouche immanquablement. Ce tourmenté sonde les œuvres à la façon d’un médecin légiste. Avec, pour instruments chirurgicaux, sa panoplie de vidéos, ses décors à transformations et sa manière quasi clinique de mener les personnages, via leurs interprètes, au bout de leur vérité. Il a ses fans et ses détracteurs. Il ne laisse personne indifférent.

A Paris, à quatre reprises, il fit des vagues – de grande beauté – (L’Affaire Makropoulos, Parsifal, Iphigénie en Tauride, Le Roi Roger – voir WT des 1er mai 2007, 6 mars 2008, 25 mai 2008, 22 juin 2009). A la Monnaie, il remua déjà les esprits et les plumes avec une Médée de Cherubini et un Macbeth de Verdi (WT des 17 avril 2008 et 28 juin 2010), deux productions qui ne ressemblent évidemment à rien de connu ailleurs.

Sa Lulu allait forcément sortir des sentiers battus. Il l’apparente à l’enfant naturelle que Berg eut à 18 ans avec une employée de maison deux fois plus âgée que lui, et qui aurait aimé, dit-on, devenir danseuse. Il l’imagine petit rat d’opéra à l’innocence souillée par un protecteur concupiscent, puis prenant sa revanche, cygne blanc, cygne noir, vivant ses gloires et sa déchéance dans l’illusion d’un ballet qui s’achèvera sur son assassinat en tutu par Jack l’éventreur. Ce rêve poétique ne pouvait devenir réalité que par le truchement d’une interprète qui en aurait tous les traits et les attraits.

Barbara Hannigan, jeune soprano canadienne, a tout cela et même plus. Un corps d’adolescente à peine pubère qui peut se dénuder sans le moindre faux pli, les postures vif argent d’un chaton pelotant une pelote. Du charme, du magnétisme, de la sensualité, elle a tout et met ce tout au service d’une voix capable de passer des feulements de soupirs aux hurlements de rage, sans jamais perdre le contrôle d’un legato en parfait équilibre. Et elle chante en dansant, oscillant à petits pas sur les pointes de chaussons de ballerina. Un phénomène ! Sa Lulu est une prise de rôle qui marquera sans doute à jamais sa carrière.

Elle est évidemment le pivot autour duquel tourne toute la mise en scène de Warlikowski. Avec des idées qui se multiplient comme les petits pains de la bible. Certaines très belles d’autres en surnombre détournant l’attention, envahissant l’espace de commentaires visuels inutiles. Les décors de la fidèle collaboratrice Malgorzata Szczesniak se prêtent et se plient à toutes ses intentions, voire contorsions. Un lourd rideau gris s’ouvre et se referme sur des murs carrelés percés d’une volée d’escalier que cernent deux sortes de toboggans. Les lavabos si chers au metteur en scène sont également au rendez-vous.

Au centre une cage de verre où trônent au premier acte des chimpanzés et reptiles empaillés, puis qui devient le lieu d’accueil des étreintes de Lulu ou celui des danseuses de l’Ecole Royale de Ballet d’Anvers qui forment le puzzle de sa vie. Les vidéos filmées par Denis Guéguin les illustrent et les accentuent, comme des sous titres. Certaines sont d’une beauté irréelle, d’autres cruelles ou répétitives ou inutilement envahissantes.

La direction d’acteurs de Warlikowski s’apparente elle aussi à une forme de chirurgie. Rien ne lui échappe. Les chanteurs sont acteurs. Les voix se plient au jeu sans fléchir. Natascha Petrinsky allie une impeccable plastique au douloureux cynisme de la comtesse Geschwitz, Tom Randle, en peintre devenu photographe fait croire à son désarroi, Dietrich Henschel, parfait Dr. Schön et Jack l’Eventreur, Charles Workman, Alwa voluptueux… Tous sont bien à leurs places, à leurs voix, à leurs rôles. Tous pâtissent un peu de l’exceptionnelle performance de leur partenaire titre…

Paul Daniel dirige l’Orchestre symphonique de la Monnaie avec une vigoureuse conviction qui ici et là couvre parfois les voix des chanteurs.

Lulu d’Alban Berg complétée par Friedrich Cerha d’après L’Esprit de la Terre et La boîte de Pandore de Frank Wedekind. Orchestre Symphonique de la Monnaie, direction Paul Daniel, mise en scène Krzysztof Warlikowski, décors et costumes Malgorzata Szczesniak, lumières Felice Ross, vidéo Denis Guéguin. Avec Barbara Hannigan (et Kerstin Avemo), Natascha Petrinsky, Frances Bourne, Tom Randle, Dietrich Henschel, Pavlo Hunka, Ivan Ludlow, Florian Hoffmann, Runi Brattaberg, Mireille Capelle, Beata Morawska, Benoit de Leersnyder, Gerard Lavalle, Charles Dekeyser, Anna Maistriau, Rosalba Torres Guerrero, Claude Berdouil. Et la participation de l’Ecole Royale de Ballet d’Anvers .

Bruxelles – La Monnaie du 14 au 30 octobre 2012.

+32 2 514 74 98 – www.lamonnaie.be

Le Mur d'affiches


Visitez le Mur d'Affiches...

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.