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Critiques / Théâtre

Les Reines de Normand Chaurette

par Gilles Costaz

Six femmes dans l’ombre noire de Richard III

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Voici les reines de Shakespeare. Pas toutes, celles qui rodent dans les coulisses de Richard III. Normand Chaurette leur donne la vie que le grand Will n’a su leur donner. Elles devraient être quatre : Elisabeth, Marguerite, Anne Warwick, la duchesse. Toutes reines ou en mesure de la devenir. Deux autres femmes les rejoignent de par la grâce de l’auteur québécois : Isabelle, sœur d’Anne Warwick, et Anne Dexter, la muette que Shakespeare ne fait pas parler et qui parle ici. Dans l’obscurité d’un palais, ces six femmes se croisent et se toisent. Mères, séductrices ou cœurs solitaires, elles libèrent leurs ambitions et mettent à nu les blessures qui les dévorent et les rendent féroces ou plaintives, mais moins arrogantes que les hommes, invisibles, occupés à des conflits encore plus violents dans d’autres endroits de Londres…
Créée en France au Vieux-Colombier par la Comédie-Française dans une mise en scène de Joël Jouanneau, la pièce de Chaurette a connu un succès international. Littéraire, référentielle, elle nous paraît pourtant moins forte que les œuvres plus personnelles de l’écrivain (Fragments d’une lettre d’adieu lu par des géologies, Le Petit Koechel). Pourtant, elle est admirablement écrite (« Nous sommes unies, vous et moi, dans l’anarchie des ombrages »). Elle nous fait trop l’effet d’un exercice, d’un jeu qui trouve ses moments de crise mais pas sa tension unique, sa tension globale. Elisabeth Chailloux cultive parfaitement l’atmosphère dans un dispositif bi-frontal, où les niveaux supérieurs ont leur importance, puisque les personnages s’y promènent quand ils ne sont pas en scène, égarés ou au contraire dans l’observation de ce qui se passe en bas. Entre les spectateurs, le plateau noir, d’abord noyé dans le brouillard, s’allonge (scénographie dépouillée, d’un tragique immédiat, d’Yves Collet) et il reste quasi nu, bien que s’y promène parfois un globe terrestre. Certains personnages arrivent en patins à roulettes. On peut entendre Catherine Ringer, avant une musique plus solennelle et un peu de rock anglais. Il y a donc des anachronismes, comme pour rendre plus folles, plus oniriques ces rencontres hasardeuses. Deux enfants accompagnent la reine Marguerite sous formes de foetus mis dans des cylindres transparents : l’horreur peut être au rendez-vous, tandis que, hors de cette salle, l’odieux Richard III perpétue ses crimes.
Les six actrices, l’impétueuse Anne Le Guernec (Elisabeth), la joueuse Marion Malenfant (Anne Warwick), l’âpre Sophie Daull (la duchesse d’York), la bouleversante Laurence Roy (la reine Marguerite), la sensible Pauline Huruguen (Isabelle Warwick) et la songeuse Bénédicte Choisnet (Anne Dexter) interprètent ce nœud de conflits avec leur âge – ces querelles sont aussi générationnelles – et de tout leur tempérament, nerveux et traversé d’une cérébralité secrète. Un bel objet tragique où le théâtre éternel se joue et se rejoue avec ses archétypes et ses reflets.

Les Reines de Normand Chaurette (Editions Léméac/Acte Sud-Papiers)
mise en scène Elisabeth Chailloux collaboration artistique Adel Hakim scénographie et lumière Yves Collet collaboration lumière Léo Garnier costumes Dominique Rocher
son Philippe Miller
vidéo Michaël Dusautoy maquillage Nathy Polak marionnettes Einat Landais assistante à la mise en scène Isabelle Cagnat, avec Bénédicte Choisnet, Sophie Daull, Pauline Huruguen, Anne Le Guernec, Marion Malenfant, Laurence Roy.

Créé au mois de janvier, le spectacle est à nouveau à l’affiche de la manufacture des Œillets.

Manufacture des Œillets, Ivry, tél. : 01 43 90 11 11, jusqu’au 21 décembre.
(Durée : 1 h 45).

Photo Nabil Boutros.

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