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Critiques / Théâtre

Les Règles du savoir-vivre dans la société moderne de Jean-Luc Lagarce

par Gilles Costaz

Une passion aristocrate

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Les Règles du savoir-vivre dans la société moderne de Jean-Luc Lagarce n’est-ce qu’une parodie, qu’une satire, qu’un pamphlet contre l’aristocratie et la grande bourgeoisie écrit avec les mots de l’aristocratie elle-même ? On connaît l’histoire de ce texte. Lagarce s’est emparé d’un livre de conseils enjoignant aux gens de la haute à ne pas déroger aux bons usages - il fut écrit à la fin du XIXe siècle par la baronne Staffe. Il l’a partiellement recopié et y a, sournoisement, malicieusement, subtilement, ajouté sa patte. Il fait résonner ces principes révolus comme des idées devenues grotesques et hilarantes, qui n’en brossent pas moins le tableau d’une société disparue ou plutôt disparaissante, puisque ce monde-là survit encore, un certain nombre de familles et de groupes post-monarchiques ayant farouchement résisté aux mutations de la nation et du monde. Notre auteur a aussi amplifié la prose, fait vibrer dans un chant a contrario ce qui n’était qu’une tranquille pédagogie.
Avec une certaine volupté noire, Lagarce fait commencer la liste des injonctions à adopter les bonnes manières par la conduite à tenir en cas d’enfants morts... Mais oui, comment se comporter, quand il faut préparer les obsèques d’enfants décédés ou bien s’y rendre ? La suite est moins lugubre. Tout nous est dit pour bien recevoir les amis et les personnages importants, pour se fiancer, se marier, baptiser les enfants, les élever, les mettre à l’école, les plonger dans l’éducation religieuse, respecter les différences sociales, tenir compte des titres et des fortunes, éclairer et diriger la domesticité… Ah, la personne qui parle, qui n’a pas de nom mais qui est le parangon de la femme du monde, a réponse à tout. Et c’est sans cesse réjouissant, car tout est ridicule et risible dans ce catalogue de recettes d’un cercle social qui prétend penser aux autres en ne pensant qu’à lui.
On a vu souvent ce texte, qu’a créé l’excellente comédienne Mireille Herbtsmeyer sous la direction de Lagarce lui-même. Il a été joué par d’autres actrices et par des acteurs travestis. Il a une longue histoire et il vivra longtemps. Le spectacle qu’on a pu voir à Vanves et qui a la sympathique étrangeté d’être une production soutenue à la fois par la ville de Vanves et le French Department of Georgetown University (état de Washington) propose à présent une mise en scène qui ajoute un nouveau souffle à ce que l’on connaissait déjà. L’essayiste et metteur en scène américain Roger Bensky et l’actrice Sophie Paul Mortimer, qui joue le rôle de l’oratrice, se sont associés pour chercher et trouver une logique, une continuité et une vérité au monologue de Lagarce. Avant eux, on a surtout cherché à faire rire, à s’appuyer sur l’idée que cette préceptrice nous arrivait désuète, sèche et caricaturale d’un siècle passé. L’interprétation de Sophie Paul Mortimer n’enlève rien à cette drôlerie pamphlétaire mais l’actrice habite le personnage avec une flamme inédite. La femme qu’elle incarne célèbre ses recettes de vie, les porte comme on s’embrase dans la mystique. C’est tout un trésor qu’elle dévoile et qu’elle défend, peut-être parce que celui-ci est menacé, peut-être parce qu’elle en sent la fragilité face à l’arrivée d’une autre société. La comédienne suit des chemins sinueux dans un espace vide où une méridienne est le seul point où elle fait halte et respire. Sa robe de femme du monde qui miroite et l’enserre jusqu’aux chevilles n’empêche pas sa marche nerveuse. Elle se bat avec son étole, dans une lutte physique dont la fureur semble s’en prendre à d’invisibles personnes qui ne seraient pas de son avis mais qu’il ne serait pas impossible de conquérir.
Une fougue combative, naïve, de femme possédée, dont on ne sait évaluer la part de désespoir qui ronge secrètement la certitude, un éclairage troublant de la passion aristocrate définissent l’interprétation de Sophie Paul Mortimer qui trace sa voie entre la séduction et l’archaïsme risible du faux bel autrefois. L’excellente mise en scène de Roger Bensky et Sophie Paul Mortimer ponctue ce solo enfiévré de musiques qui vont de Gounod au chant primitif. La baronne de Jean-Luc Lagarce n’avait sans doute jamais livré autant de secrets…

Les Règles du savoir-vivre dans la société moderne de Jean-Luc Lagarce, mise en scène de Roger-Daniel Bensky et Sophie Paul Mortimer, lumière de Gérard Karlikow, costume de Gaëlle Lépinay, avec Sophie Paul Mortimer.
Spectacle représenté en juin au théâtre Panopée, Vanves, tél. : 01 46 44 35 72. Reprise prévue la saison prochaine.

Photo Richard Baltauss.

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