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Critiques / Opéra & Classique

Les Huguenots de Giacomo Meyerbeer

par Caroline Alexander

Résurrection en apothéose

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Fin de saison en apothéose à La Monnaie de Bruxelles. Les Huguenots de Giacomo Meyerbeer (1791-1864), opéra fétiche du 19ème siècle qui avait pratiquement disparu des répertoires, a remporté un triomphe. Une ovation debout après 5 heures de bonheur à voir et à entendre. Peter de Caluwe, le directeur, avait placé la programmation de l’année 2010/2011, sur le thème de l’intolérance. « Intolleranza », le refus de l’autre. Quelle œuvre pouvait mieux lui correspondre que ces Huguenots massacrés une nuit d’août 1572 durant la tristement célèbre nuit de la Saint Barthélemy que Meyerbeer concentra dans l’impossible histoire d’amour entre une catholique et un protestant.

Prototype du grand opéra à la française, ces Huguenots créés en 1836 sur un livret d’Eugène Scribe fut le plus joué en son siècle avant de tomber dans un oubli partiel. La longueur et la complexité de l’œuvre expliquent en partie sa mise au rancart. Appelé parfois « la nuit aux sept étoiles » en raison de la difficulté de trouver les sept interprètes capables de défendre les sept premiers rôles, il exige de l’intuition, des talents et des moyens. La Monnaie a su les réunir en coproduction avec l’Opéra National du Rhin de Strasbourg où la production sera reprise en mars 2012.

Olivier Py, Marc Minkowski, deux capitaines de grande classe

A la barre de ce paquebot tanguant sur des tempêtes d’érotisme et de fanatisme, deux capitaines de grande classe, Marc Minkowski à la tête de l’Orchestre symphonique de la Monnaie, fait vivre et vibrer cette musique ample parfois jusqu’à l’emphase, une musique de précurseur qui annonce à la fois verdi et surtout Wagner qui lui devait tant qu’il se mit à haïr son auteur. Olivier Py et son fidèle second, Pierre-André Weitz pour les décors et costumes lui ont inventé un monde de sensualité, d’horreur et d’héroïsme où les extrêmes s’enlacent et explosent.

Olivier Py est peut-être seul à pouvoir affronter cette œuvre-là parce qu’elle parle de choses auxquelles il croit, parce qu’il est un poète, un visionnaire, un directeur d’acteur intuitif et amical. Parce que la durée ne lui fait pas peur : son premier spectacle, La Servante créé il y a 16 ans au festival d’Avignon durait vingt quatre heures et reste inoubliable. Il est chrétien, il a la foi, il peut se permettre d’en transgresser les tabous, l’homosexualité qu’il déclare lui donne, dirait-on, une liberté sur l’expression des corps, que l’on retrouve, en beauté et en impudeur contrôlée, dans ses mises en scènes que ce soit Le Soulier de Satin de Claudel ou Tristan et Isolde de Wagner dont il a réalisé l’une des plus belles mises en scène qui soit.

A la tête depuis quatre ans des deux salles de l’Odéon-Théâtre de l’Europe à Paris, il a su en faire le carrefour d’un univers théâtral universel. Il vient d’en être remercié par un caprice ministériel. Aux succès critiques de ses diverses productions se sont joints ceux d’un public dense et fidèle. Parcours sans faute, sanctionné ! En 2014, il retrouvera l’Avignon de ses débuts. Cette fois pour en prendre la direction.

Des badinages tourangeaux à l’hystérie de l’intolérance

Les cinq actes des Huguenots du compositeur juif agnostique Meyerbeer qui ne croyait pas aux dogmes mais respectait la spiritualité étaient pour ainsi dire comme taillés aux mesures d’Olivier Py - en prémonition peut-être.

En Touraine sous le règne de Marguerite de Valois Raoul de Nangis, gentilhomme protestant, s’éprend, après l’avoir sauvée, la catholique Valentine de Saint –Bris, promise au comte de Nevers. Amoureuse elle aussi de son sauveteur elle vient demander au comte de rompre leurs fiançailles. Il accepte. Mais de Nangis surprend leur rencontre et se méprend sur son sens. Blessé, fou de jalousie, il rejette celle que Marguerite de Valois lui destinait… De ce malentendu amoureux, s’écrira l’une des pages les plus noires de l’histoire des guerres de religion. Aux badinages tourangeaux des deux premiers actes, avec sa scène de baignade et les préparatifs joyeux des noces qui n’auront pas lieu, succèdent à Paris trois actes d’intolérance hystérique aboutissant à une nuit de sang.

Décors somptueux, lumières crépusculaires : des panneaux coulissants de bois et de bronzes glissent et s’étagent de cour à jardin et du sol aux cintres. Un escalier monumental au centre se prête aux changements de lieux, d’humeurs et de climats. L’ampoule nue de la servante qui est un peu le talisman d’Olivier Py et sa signature rejoint au dernier acte l’infini de cieux supposés.
Eros et Thanatos : les mots de Scribe sont parfois plus que qu’évocateurs et la musique de Meyerbeer lui répond en sensualité. Les premières scènes pourraient être classés X. Une bacchanale, des baigneuses, un cerf, une biche, un chien rôdeur et renifleur, les chorégraphies sont conjuguées sur le désir

Des costumes qui opèrent d’infimes mutations dans le temps

Avec ses costumes, Olivier Py opère d’infimes mutations dans le temps. Des fraises Renaissance qui entourent les cous des hommes de cour aux imperméables jetés sur les dos des condamnés, futurs déportés portant valises en route pour l’extermination. Cravates, complets vestons, robes de bal, cuirasses et armures, hauts de formes noirs des protestants, dentelles blanches des catholiques. Et, pour les deux camps, les mêmes croix blanches qui signent leur foi et se transforment en armes. Des personnages sont inventés : une sorte de vieille reine mère devant laquelle tout le monde s’incline et qui observe le cours des événements en croquant des biscuits et en buvant du vin. Ou encore ce religieux en apparat, un évêque ou le pape en personne, qui apporte sa bénédiction au massacre.

Distribution étoilée

Distribution étoilée où, comme souvent à la Monnaie, les premiers rôles sont accordés en alternance à deux interprètes. Le soir de la première Marlis Petersen, sublime soprano allemande, fut une Marguerite de toute beauté, charnelle et élégante aux aigus plantureux, Mireille Delunsch chanta et joua crânement une vertueuse Valentine au timbre un peu terne. Véritable révélation la soprano russe Yulia Lezhneva, voix d’ange dans un corps menu, fut Urbain le page, avec un chant époustouflant et un jeu malicieux. Eric Cutler ténor américain, s’empara de Raoul de Nangis, l’amant protestant, déclencheur des malheurs. Une belle présence et une voix claire qui trébucha une fois sur des aigus. Jean-François Lapointe pour un comte de Nevers très classe et le baryton basse Philippe Rouillon, hallucinant comte de Saint Bris. Jérôme Vernier, Avi Klemberg, Frédéric Caton, Marc Labonnette : au total vingt six rôles secondaires, tous de belle tenue, des figurants, des danseurs et un chœur tout à fait remarquable.

Que dire de plus : allez-y, c’est magnifique !

Les Huguenots de Giacomo Meyerbeer, livret d’Eugène Scribe, orchestre symphonique et chœurs de la Monnaie, direction Marc Minkowski, chef de chœur Martino Faggiani, mise en scène Olivier Py, décors et costumes Pierre-André Weitz, lumières Bertrand Killy. Avec Marlis Petersen (en alternance avec Henriette Bonde-Hansen), Mireille Delunsch (et Ingela Brimberg), Yulia Lezhneva (et Blandine Staskiewicz), Éric Cutler (et John Osborn), Philippe Rouillon, Jean-François Lapointe, Arnaud Rouillon, Jérôme Varnier (et François Lis), Xavier Rouillon, Avi Klemberg, Marc Labonnette, Frédéric Caton, Camille Merckx, Tineke Van Ingelgem, Ronan Collett, Olivier Dumait, Marc Coulon….

Bruxelles – La Monnaie les 11, 14, 15, 17, 21, 23, 24, 28 & 30 juin à 18h – les 19 & 26 juin à 15h

+32 70 233 939 – www.lamonnaie.be

Crédits photos : La Monnaie Bruxelles

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