Les Couleurs de l’air d’Igor Mendjisky

En finir avec le père pour être enfin soi-même.

Les Couleurs de l'air d'Igor Mendjisky

Qu’est-ce qu’un père ? Un ascendant mâle au premier degré, qui a donné naissance à un ou plusieurs enfants et se comporte comme tel à leur égard ; un créateur par la force des choses, se voulant protecteur. Le père est considéré comme celui auquel on accorde des marques de respect et de vénération, âgé ou moins, respectable enfin dans l’expression de ce sentiment paternel.

Qu’est-ce qu’un fils ? Un être de sexe masculin, considéré depuis son père, sa mère… : « Je ne vois pas une différence de génération entre un père et un jeune fils, mais la distance de deux mondes incommunicables : la jeunesse et la maturité. » (J. Chardonne, L’Amour du prochain.) On se souvient aussi, si l’on poursuit le jeu des citations, du fameux : « Viens, mon fils, viens, mon sang, viens réparer ma hantise (…) »(Corneille, Le Cid I, 5), citation emblématique ancrée.

Si ce n’est qu’avec Les Couleurs de l’air d’Igor Mendjisky, ce n’est pas Don Diègue, le père du Cid qui exige vengeance et rétablissement d’un honneur bafoué, mais le fils qui exige réparation et émancipation de ce poids lourd symbolique d’un père qu’il découvre menteur, faussaire et escroc.
Ce n’est pas non plus le spectre du père de Hamlet exigeant une dignité restaurée, mais son fils.

Le défunt, artiste-peintre, a fait de la prison pour avoir escroqué son premier beau-père ; il enlève même son fils Antoine… Pour la succession, il a fallu que ses enfants expliquent aux créanciers divers que tel Monet ne leur appartenait pas, que tel Picasso n’avait jamais existé. Idem pour des toiles de Renoir, Signac, Modigliani… Mais on apprend aussi que ce père charmeur a été un petit héros, intégrant le groupe de résistants de la Comédie-Française, blessé à la jambe à la Rochelle.

Ils sont six frères et soeurs chez les Mendjisky, issus de trois mariages paternels : les relations du géniteur avec ses enfants ont été fort difficiles - mythomanie et rapport singulier à l’argent - ; frères et demi-frères, soeurs et demi-soeurs, n’ont pas pu avoir le même regard sur l’homme-référent, ne serait-ce qu’à cause d’une grande différence d’âge entre les premiers enfants et les derniers.

Toujours est-il que comme bambins puis adultes, les héritiers déconcertés ont été admiratifs de la force paternelle - travail, folie des grandeurs, démesure, amour de la fête, joie de vivre et peinture.

Igor - alias Ilia - écrit et met en scène pour en finir avec ces secrets indicibles, tentant de se dévêtir de ce lourd manteau qui le gêne, l’embarrasse et lui pèse, pour vivre librement en père, à son tour.

L’autobiographe et concepteur Igor Mendjisky, joue son personnage actuel - un réalisateur aux prises avec les affres de la création, généreux, fébrile, inquiet, tentant de ré-ordonner l’oeuvre.

Ecriture et improvisations, le chemin théâtral est chaotique - les interprètes n’en peuvent plus de voir l’écriture de leur partition changer tous les jours - , et productif pourtant, par-delà le chagrin, entre récit et alternance des scènes jouées, recomposées. Le réalisateur intempestif et brouillon veut honorer l’achèvement de son film, secondé, hors plateau avant de s’introduire dans le jeu, par l’indispensable et clairvoyante assistante réalisatrice, incarnée par Hortense Monsaingeaon, capable de s’immiscer sur le plateau pour endosser à vif le rôle d’une riche acheteuse américaine.

La caméra est présente, ses techniciens de l’image et du son, répondant aux moindres invectives de changements de scène exigés par le créateur, filmant lui-même en même temps. Mais, sourire en coin paradoxal, il n’y aura pas de projections prolongées sur écran, hormis quelques étiquettes.

Jean-Paul Wenzel, dans le rôle de ce père élégant et mafieux qui sait ce que vivre - se battre, et résister et s’amuser - veut dire, joue la patience et la bonhommie, entre sagesse et roublardise.

Les enfants sont rassemblés autour du cercueil et du bureau du notaire, mimant la panique, la violence douloureuse du moment de la perte définitive, qui clôt un temps d’innocence révolu.

Alexandrine Serre, en alternance avec Raphaèle Bouchard, soeur autonome magnifique, ressent une grande incertitude. Le frère aîné, Pierre Hiessler, est circonspect et en même temps éloquent, se tenant à distance pour dégager d’autant plus sa présence amère des plus sincères.

Guillaume Marquet joue ce père loufoque et dangereux, beau parleur et bonimenteur joyeux.
Juliette Poissonnier est la mère d’Ilia, troisième épouse en titre du défunt, aveuglée par les frasques insoupçonnées de son mari, entière, émue jusqu’à l’hystérie, et capable de se reprendre.

Esther Van der Driessche est la soeur jumelle décidée d’Iia. Et Yuriy Zavalnyouk est le narrateur de langue russe, référent symbolique originel et culturel de l’aventure familiale contée. Un beau travail coloré et pétillant de vie, en effervescence continuelle - audace, niaque et vivacité.

Les Couleurs de l’air, écriture et mise en scène d’Igor Mendjisky. Dramaturgie Charlotte Farcet, lumières Stéphane Deschamps, musique Raphaël Charpentier, costumes May Katrem et Sandrine Gimenez, vidéo et son Yannick Donet, scénographie Claire Massard et Igor Mendjisky. Du 3 au 19 novembre 2022, du mardi au samedi 20h, le dimanche 15h, au Théâtre des Bouffes du Nord, 37 (bis), bd de la Chapelle 75010 - Paris. Tél : 01 46 07 34 50 www.bouffesdunord.com
Crédit photo : Lionel Nakache.

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Véronique Hotte

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