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Critiques / Opéra & Classique

Le réveil de Coronis

par Christian Wasselin

La nymphe Coronis, héroïne d’une zarzuela de Sebastián Durón, s’était endormie il y a plus de trois siècles. Elle s’est réveillée au théâtre de Caen grâce à une belle distribution, au Poème harmonique de Vincent Dumestre et à l’ingéniosité scénique d’Omar Porras.

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LE MOUVEMENT MUSICAL QU’IL EST CONVENU d’appeler baroque a ressuscité, depuis une quarantaine d’années, bien des œuvres italiennes, françaises, allemandes, anglaises, etc., aussi bien vocales qu’instrumentales, mais n’avait que timidement abordé les rivages de l’opéra tel qu’il fut pratiqué en Espagne. Le genre de la zarzuela, pourtant, qui représente une partie importante du répertoire lyrique espagnol (mais une partie seulement), a donné la vie à un grand nombre de partitions au XVIIe et au XVIIIe siècle, comme nous l’explique Pierre-René Serna dans un nouvel ouvrage sur lequel nous reviendrons.* Il est vrai que l’incendie de l’Alcazar en 1734, et celui du Buen Retiro en 1808, deux palais royaux riches de manuscrits, n’ont pas facilité les choses.

La zarzuela, pour le dire (trop) vite, se caractérise par l’alternance du chant et de la déclamation, comme le singspiel allemand ou l’opéra-comique français – le mask anglais, lui, faisant la part belle au théâtre, qu’il anime de pages musicales sans que celles-ci aient un lien étroit avec l’action dramatique. Oui mais il existe des zarzuelas entièrement chantées ! Car « la différence essentielle entre zarzuela et opéra espagnol, comme l’explique Pierre-René Serna, tient surtout aux lieux de représentation : le palais madrilène aujourd’hui disparu du Buen Retiro, siège habituel de la cour, pour le second ; le palais de la Zarzuela des environs de Madrid, lieu de villégiature de la cour, pour la première. D’où son intitulé. »

Des Habsbourgs aux Bourbons

C’est muni de ces connaissances qu’il faut aller voir et entendre Coronis de Sebastián Durón (1660-1716), zarzuela entièrement chantée, à la faveur d’une recréation à laquelle on a pu assister au théâtre de Caen. Né à Brihuega, à une centaine de kilomètres à l’est de Madrid, ce compositeur assez prolifique est mort en exil à Cambo-les-Bains, victime des complications dues à la guerre de Succession d’Espagne. L’œuvre fut un temps attribuée à Antonio Literes (1673-1747), mais les historiens s’accordent aujourd’hui sur le fait que Sebastián Durón en est l’auteur et que Coronis fut représentée dans les années 1701-1706 à la cour d’Espagne devant le petit-fils de Louis XIV, Philippe V, qui venait en 1700 de succéder sur le trône au dernier Habsbourg (Charles II, mort sans descendance, d’où la guerre précitée).

Coronis et son librettiste (anonyme) se souviennent des Métamorphoses d’Ovide. Il est ici question d’une nymphe, Coronis, qui fuit les assiduités du monstre marin Triton et, en implorant la protection d’Apollon, déclenche une guerre dévastatrice entre ce dernier, dieu du soleil, et Neptune, dieu de la mer. Des personnages familiers, dont Méandre et Sirène, viennent faire contrepoint à cette intrigue mythologique, à l’image des comédiens du Songe d’une nuit d’été de Shakespeare (puis Britten), si l’on veut, ou des masques d’Ariane à Naxos de Richard Strauss. Iris descendra de son arc-en-ciel à la fin pour unir Apollon et Coronis, mais aussi Ménandre et Sirène.

C’est le télescopage entre ces deux univers qui est l’un des ressorts de Coronis et lui assure sa vitalité, tant dramatique que musicale. On est très loin ici des opéras seria à la manière de Haendel, on serait peut-être un peu plus près de Platée de Rameau (références citées ici pour fixer les esprits, car bien sûr comparaison n’est pas raison), mais la langue espagnole crée sa propre couleur, irréductible (« my corazon » !), et le texte est riche de métaphores et d’ellipses poétiques qu’on ne saisit pas toutes à une première audition. Ce dépaysement a un prix : on met un certain temps à entrer dans l’œuvre, les personnages familiers ont l’air de comparses qui racontent l’action, mais peu à peu le lyrisme des duos entre Coronis et Triton produit son effet, et l’arrivée d’Apollon sur un air endiablé donne véritablement son rythme à la partition. À partir de cet instant, le mélange du bouffon et du sérieux prend corps, des ruptures de ton, des trouvailles instrumentales (des pizzicatos hésitants relançant la musique après un long silence, par exemple) viennent apporter des surprises, et les tonadas (chansons typiques du théâtre espagnol) répondent à l’utilisation subtile du chromatisme dans les moments de tension.

Basson et percussions

Pour ressusciter cette œuvre, il fallait l’enthousiasme du Poème harmonique de Vincent Dumestre dont l’orchestre, outre les cordes et la basse continue, réunit des bois (dont un basson très éloquent) et des percussions qui apportent une couleur et une belle dynamique à l’ensemble. Sur scène, la distribution est faite essentiellement de voix féminines, parmi lesquelles on citera Isabelle Druet, irrésistible en Triton (elle qui fut la Cassandre de Berlioz en août dernier à La Côte-Saint-André !) et Ana Quintans, aussi bondissante sur la scène que très exaltée vocalement, malgré quelques aigus tirés dans ses premières interventions. Emiliano Gonzalez Toro prête à Protée, espèce de mage de fantaisie, les traits comiques de sa voix, qui n’a rien de celle d’un ténor ordinaire. Caroline Meng et Marielou Jacquart incarnent Apollon et Neptune avec brio, et Victoire Bunel et Anthea Pichanick forment le couple « d’en bas », Sirène et Ménandre, tout à fait à l’aise dans le registre familier. Leurs costumes soulignent le côté burlesque de leurs personnages (on aime, par ailleurs, celui, doré, d’Apollon ; on aime moins l’accoutrement de Neptune, avec barbe verte et imperméable).

Le spectacle d’Omar Porras, à cet égard, comme la musique, demande qu’on s’y accoutume. Le rideau tiré sur une tringle, au départ, peut donner l’impression d’un accessoire par défaut, mais il sert à évoquer la mer, et peu à peu la mise en scène trouve ses ressorts : un décor simple qui juxtapose les différents univers, des feux d’artifice, des apparitions (Apollon sortant d’un coffre), les facéties d’acrobates en situation, bref, tout un ensemble d’effets et d’artifices ramenés à la dimension d’un théâtre de tréteaux. Un dispositif habile, à la fois imaginatif et léger, qui pourra s’adapter aux théâtres successifs où sera repris Coronis.** Si le public est aussi nombreux et attentif, à Lille et ailleurs, qu’au théâtre de Caen, la nymphe ne voudra plus s’endormir de si tôt.

Triton guettant Coronis (photographie : Philippe Delval)

* Pierre-René Serna, La Zarzuela baroque, Bleu Nuit éd., coll. « Horizons », 176 p., 20 € (cet ouvrage fait suite à un Guide de la zarzuela, du même auteur, paru en 2012 chez le même éditeur).
** Les 31 janvier et 1er février 2020 à l’Opéra de Rouen, les 11 et 12 février à l’Opéra de Limoges, le 13 mars à la Maison de la culture d’Amiens, les 22, 24 et 25 mars à l’Opéra de Lille ; puis les 2, 3 et 4 mai 2021 à l’Opéra-Comique.

Durón : Coronis. Avec Ana Quintans (Coronis), Isabelle Druet (Triton), Emiliano Gonzalez Toro (Protée), Caroline Meng (Neptune), Marielou Jacquart (Apollon), Victoire Bunel (Sirène), Anthea Pichanick (Ménandre), Brenda Poupard (Iris), Olivier Fichet (Rosario) ; Ely Morcillo, Alice Botelho, Elodie Chan, David Camix de Baix, Caroline Le Roy, Michaël Pallandre (acrobates & comédiens) ; Le Poème harmonique, dir. Vincent Dumestre. Mise en scène : Omar Porras ; scénographie : Amélie Kiritzé-Topor ; costumes : Bruno Fatalot ; lumières : Mathias Roche. Théâtre de Caen, 6 novembre 2019.

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