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Critiques / Théâtre

Le froid augmente avec la clarté d’après Thomas Bernhard

par Gilles Costaz

Naissance et ascension d’un écrivain rebelle

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« Le froid augmente avec la clarté » : ce n’est pas le titre d’une œuvre de Thomas Bernhard mais une formule que l’auteur autrichien émit lors de la remise du prix qu’il reçut à Brême en 1965. Dans sa composition comme dans son intitulé, le spectacle de Claude Duparfait emprunte à plusieurs textes, surtout aux premiers ouvrages tournés vers non pas le paradis mais l’enfer de l’enfance et de l’adolescence, L’Origine et La Cave. L’ensemble ne suit pas exactement une ligne biographique mais on peut reconstituer la jeune existence de Bernhard : pendant la guerre, il étouffe dans une école dirigée par un horrible nazi que ne traverse aucune humanité ; après la guerre, il passe entre les mains de catholiques guère plus aimables chez qui le goût de l’autorité reste redoutable. A 16 ans, le jeune homme fuit le lycée et devient apprenti pour refuser un enseignement qui prépare à la domination de la société par la bonne bourgeoisie ; il veut aller « vers lui-même, et se rendre utile. » Une belle rébellion, une belle renaissance.
La nouvelle création de Duparfait n’est plus l’adaptation d’un livre, comme l’était (si brillamment) Des arbres à abattre mais une réinvention où s’assemblent des éléments de différente origines et où l’adaptateur est lui-même écrivain, avec modestie mais dans le sillage de Bernhard. C’est un portrait de Bernhard avec Duparfait en filigrane. Ce dernier, c’est évident puisqu’il tient l’un des rôles, le plus central, se projette dans la figure de Bernhard. Comme il est lui-même un excellent auteur (sa Fonction Ravel, paru aux Solitaires intempestifs, est un livre remarquable autour d’une lutte parallèle contre la médiocrité du monde écrasant un jeune homme longtemps sans espérance), le métissage des deux sensibilités se fait bien. L’on est dans un décor sombre, un vaste salon presque vide où l’un des personnages est souvent attablé à un bureau et où chaque être, chaque élément se détachent de l’obscurité. Le mobilier minimal du décor peut réserver des surprises : l’un des fauteuils se transforme en une aire de jeu très spécifique. Les conversations qui s’instaurent sont, secrètement, des dialogues entre différentes facettes de Thomas Bernhard ou de personnes qui ont compté dans sa vie. Facettes masculines et facettes féminines. En écrivain arrivé au milieu de sa vie, Claude Duparfait est tout à fait fiévreux et émouvant. Thierry Bosc incarne le grand-père : le seul membre de la famille que Bernhard n’englobe pas dans sa fureur mais, au contraire, dans la tendresse et la reconnaissance. Bosc en donne une interprétation d’une remarquable densité. Annie Mercier condense la colère de Bernhard et on connaît l’art de cette grande comédienne à faire tonner les orages d’un texte sans passer par le cri ou l’exagération : tout est dans une explosion contenue, dans une blessure à peine entrouverte . Pauline Lorillard et Florent Pochet, chargé des sentiments de la jeunesse, ont des accents vifs et perçants. Grâce à la qualité de la mise en scène et de l’interprétation, ce qui aurait pu une orchestration abstraite est au contraire une représentation charnelle sans cesse obsédée de la musicalité des vérités intimes et du langage.

Le froid augmente avec la clarté, librement inspiré de L’Origine et La Cave de
Thomas Bernhard, un projet conçu et mis en scène par Claude Duparfait, assistanat de Kenza Jernite, scénographie de Gala Ognibene, son et image de François Weber, lumière de Benjamin Nesme, costumes de Mariane Delayre, participation musicale au piano pour l’enregistrement de « Ich bin der Welt… », extrait des Rückert-Lieder de Gustav Mahler par François Dumont, avec Thierry Bosc, Claude Duparfait, Pauline Lorillard, Annie Mercier, Florent Pochet.

Théâtre de la Colline, tél. : 01 44 62 52 52, jusqu’au 18 juin. (Durée : 2 h).

Photo Jean-Louis Fernandez : Florent Pochet et Claude Duparfait.

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