Le facteur Cheval ou le rêve d’un fou de Nadine Monfils

Réinventer un monde

Le facteur Cheval ou le rêve d'un fou de Nadine Monfils

La réalisation en solitaire d’un palais pour en faire l’œuvre d’une vie par un petit fonctionnaire rural préposé à la distribution du courrier aux apparences banales est connue. Peu de gens imaginent ce que fut la vie réelle de ce créateur unique en son genre.

Rêver est une façon pour l’homme de se dépasser, d’aller au-delà des vicissitudes du quotidien, d’affirmer une personnalité que personne ne soupçonne. Car chaque être humain possède en lui des potentialités créatives qui ne demandent qu’à être révélées. Joseph-Ferdinand Cheval (1836-1924) en est un exemple fabuleux.

Sa vie met en lumière une existence misérable au départ, à une période de difficultés inouïes pour les classes sociales les plus défavorisées. Décès et maladies se succèdent autour de cet individu doté d’une santé solide, d’une volonté quasi inébranlable, d’un besoin d’exister aux yeux des autres au moyen de ce qu’il invente et impose en défi à tous les obstacles qu’il faut vaincre lorsqu’on est peu instruit, désargenté, esseulé, doté d’une intelligence très moyenne mais convaincu qu’à partir d’éléments naturels, il est possible de réaliser des choses étonnantes.

Nadine Monfils s’est entichée de cet homme attachant dont on visite toujours la construction baroque et échevelée qu’il a réalisée en architecte-maçon solitaire. Elle a trouvé une langue à la fois fruste et savoureuse pour mettre à jour le cheminement de la pensée et de l’action de cet être qui a élevé un monument à l’impossible. Qui a découvert indirectement des cultures exotiques bien éloignées de l‘Occident. Qui a vécu de l’intérieur des sentiments forts d’amour, de tendresse, de détresse, d’amitié, d’obstination envers et contre tout ce qui s’opposait à lui. Qui fut mari et père aimant sans réussir à l’exprimer si ce n’est avec ses gestes d’artisan.

Un comédien exceptionnel s’est emparé de ce texte pour en exprimer les rugosités, les tournures poétiques, les réflexions issues du vécu le plus intime, les contradictions entre une sorte de brutalité spontanée et une sensibilité envers les gens et les matériaux minéraux. Grâce à un travail vocal particulier et une recherche corporelle qui inscrit dans l’espace une silhouette typique, il nous transmet combien son personnage s’épanouit en pratiquant sans le savoir ce qu’on baptisera plus tard « art brut ». Combien l’utopie qui le sous-tend de réunir des cultures hétéroclites en vue d’une société meilleure en fait quelqu’un d’une humanité singulière et idéale.

Mis en scène par Alain Lempoel, dans le décor du jardin des Halles, le facteur-bâtisseur évoque un passé pas si lointain. Il fait revivre une époque. Il émeut, mêlant brusquerie spontanée et sensibilité à fleur d’émotion forte, sans grandiloquence, ni rancœur, ni amertume. La représentation ne se focalise pas sur l’imitation d’un projet bâtisseur extravagant mais le suggère avec des cailloux, des éléments ordinaires et un échafaudage fidèle à ce qu’on connaît de la vérité historique.

Ce seul en scène éprouvant dans sa diversité est équilibré par la présence muette mais active de l’ami Joseph, peintre du dimanche. Lui, il s’active posément, assidument. Il montre que deux solitudes peuvent s’épauler sans perdre leur identité, loin de toute compétition. Sans effusions démesurées.

Cette leçon d’échec au malheur, à l’indigence, à l’ignorance est exemplaire. Elle s’avère réaction saine à tout le négatif que véhicule si souvent notre actualité. Elle redonne du tonus à une conviction dans les pouvoirs de l’humain, ponctuée par des notes mélodiques d’Erik Satie.

Avignon Off 2022, Théâtre des Halles, 07>30 juillet 2022, 11 h (relâche 20 et 27/07)
Château de l’Ermitage à Wavre [Be] 02>05 août 2022 18h 30
Durée : 1h20

Lire : Nadine Monfils, « Le Facteur Cheval ou le rêve d’un fou », Paris, du Fleuve, 2019
Pierre Chazaud, « Le Facteur Cheval, un rêve de pierre », Valence, Dauphiné Libéré, coll. Les Patrimoines, 2022, 50 p.

Mise en scène : Alain Leempoel
Elliot Jenicot (ex-pensionnaire de la Comédie française), Philippe Doutrelepont (plasticien)

Production : Panache Diffusion sprl
Soutien : Tax Shelter du Gouvernement fédéral belge via Casa Kafka Pictures SA – Isabelle Molhant, WBI, la Ville de Wavre
Coréalisation : Théâtre des Halles

A propos de l'auteur
Michel Voiturier
Michel Voiturier

Converti au théâtre à l’âge de 10 ans en découvrant des marionnettes patoisantes. Journaliste chroniqueur culturel (théâtre – expos – livres) au quotidien « Le Courrier de l’Escaut » (1967-2011). Critique sur le site « Rue du Théâtre » (2006-2021)....

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