jusqu’au 15 février

Le canard sauvage d’Ibsen

Une transposition discutable

Le canard sauvage d'Ibsen

Maître de l’émotion esthétique, grâce à ses scénographies impressionnantes et à son exigence à tous les niveaux du spectacle, Stéphane Braunschweig poursuit son parcours ibsénien, qui comporte d’éclatantes réussites, telles que Brand ou Maison de poupée. Avec Le Canard sauvage, malgré une belle traduction d’Eloi Recoing, la réussite est moins certaine. L’œuvre semble lui résister, d’une part parce qu’elle est plus datée (et d’un volume un peu écrasant : le premier acte a été presque entièrement supprimé) et, d’autre part, parce qu’elle semble moins charnelle que les autres pièces de l’auteur. Ce combat-débat entre un mari qui veut tout sacrifier à ce qu’il appelle « l’idéal », un hôte diaboliquement doctrinaire et un ami qui préfère le « mensonge vital » est très appuyé et renvoie à un état d’esprit désuet, à base de protestantisme détourné par une bourgeoisie intolérante.

Il y a bien un canard sauvage dans l’histoire, il est dans le grenier derrière la scène : blessé et sauvé, l’oiseau est devenu la passion de la fille du couple, en même temps qu’il est le symbole de ce que nous sommes, des êtres fragiles qui ne savent pas voler. Le couple n’en est pas moins au centre de la pièce : lui est photographe et milite pour une pureté sans faille, elle gère les problèmes professionnels et domestiques mais sa vie antérieure n’est pas sans tache. C’est une révélation sur le passé de cette femme qui va tout faire basculer. Une liaison ancienne révélée, plus le jeu d’un banquier qui joue le philanthrope avec perversité, et tout explose !

Quelle que soit notre immense admiration pour Ibsen, force nous est de constater que Le Canard sauvage a pris un sacré coup de vieux et que monter la pièce comme si elle se passait aujourd’hui accuse davantage ses aspects désuets. Car le décor est de bois blanc, d’un design tout moderne. Les hommes ont des complets et des cravates d’un chic 2014, et les femmes sont aussi dans cette élégance des bobos parisiens. Les acteurs, tous excellents, de Rodolphe Congé, dans le rôle principal, à Suzanne Aubert, Claude Duparfait, Christophe Brault, Chloé Réjon, sont nos contemporains : ils jouent ces propos de discoureurs d’antan comme l’on parle du dernier film ou du tout nouvel opéra dans nos salons bourgeois. Ils sont étonnants de vivacité quotidienne et actuelle, alors même que les répliques sont souvent discursives et dialectiques. Mais ils semblent s’éloigner d’Ibsen, en cachant le fossé qui se creuse entre un drame daté et un style de conversation aux intonations très « cinéma ». Il est évident que Braunschweig ne veut pas jouer la carte réaliste, mais son décalage annule trop le fondement historique. Dans sa mise en place, ce qui fonctionne le plus, c’est la façon dont les personnages entrent et sortent d’un décor qui prend ses distances avec les indications scéniques d’Ibsen en éliminant les lieux de passage. Cet irréalisme-là est séduisant. Mais le cœur du spectacle est, lui, mal greffé. Dommage pour une si belle ouvrage.

Le Canard Sauvage d’Henrik Ibsen, texte français d’Eloi Recoing, mise en scène et scénographie de Stéphane Braunschweig, collaboration artistique d’Anne-Françoise Benhamou, costumes de Thibaut Vancraenenbroeck, lumières de Marion Hewlett, son de Xavier Jacquot, avec Suzanne Aubert, Christophe Brault, Rodolphe Congé, Claude Duparfait, Luce Mouchel, Charlie Nelson, Thierry Paret, Chloé Réjon et la participation (sur vidéo) de 
Jean-Marie Winling.
Théâtre national de la Colline, tél. : 01 44 62 52 52, jusqu’au 15 février. Texte aux éditions Actes Sud Papiers. (Durée : 2 h 35).

Photo Elisabeth Carecchio

A propos de l'auteur
Gilles Costaz
Gilles Costaz

Journaliste et auteur de théâtre, longtemps président du Syndicat de la critique, il a collaboré à de nombreux journaux, des « Echos » à « Paris-Match ». Il participe à l’émission de Jérôme Garcin « Le Masque et la Plume » sur France-Inter...

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