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Critiques / Théâtre

Le Lien de François Bégaudeau

par Gilles Costaz

Entre mère et fils, une lutte de classes

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Une salle de séjour terne, sans éclat. Le lieu respire l’ennui. Un jeune homme, en effet, s’y ennuie ferme. Il est venu rendre visite à sa mère le temps d’un déjeuner, comme il le fait de temps à autre. Celle-ci est volubile, lui avare de ses mots. A l’évidence, il pense qu’il aurait mieux fait de ne pas venir et de ne pas écouter les propos de sa mère sur la fromagerie de Carrefour qui est fermée et sur le fromage de chèvre qu’elle vient de servir et qui, par conséquence, n’est pas le même que d’habitude… Elle parle donc beaucoup, il renvoie peu la balle et, quand il la renvoie, c’est un tir de fléchettes. Qu’ont-ils à se dire, cette retraitée de l’administration (qui n’est pas véritablement une prolétaire, plutôt une femme du peuple) et ce jeune écrivain dont elle ne lit pas les livres ? Pour lui, la famille, n’est-ce pas plutôt la bande d’amis qu’il s’est constituée et qui pense un peu plus haut que cette mère évoluant là où poussent les pâquerettes ? La conversation peut virer à l’aigre : « J’en arrive presque à l’hypothèse que j’écris des livres, non pas grâce à ma mère mais malgré ma mère, en dépit de ma mère, en marge de ma mère », dit le jeune homme. Ils sont issus du même monde et pourtant dans une lutte de classes ! Une voisine passe, qui a apporté un gâteau. On met sur la table des histoires de maladie, des souvenirs. Le climat évolue, insensiblement. Le jeune homme et sa mère se rapprochent ; lui baisse la garde, ils se rejoignent sur un même registre de blagues posées sur la gravité de la vie. Derrière des prudences, des masques, des pudeurs, ils laissent entendre que, malgré tout, ils s’aiment : le lien filial et parental a été brutalement secoué, voilé, nié mais il demeure intact.
François Bégaudeau nous avait plutôt habitués à un théâtre politique et réflexif. Il ouvre ici la veine autobiographique et libère, sans la laisser voler, la corde sensible. C’est plein d’aveux : il a pu avoir honte de sa famille, il n’a pas toujours su l’aimer, son travail et sa notoriété ont pu l’aveugler. C’est surtout un chant d’amour écrit à l’envers, qui surgit avec d’autant plus de force qu’on ne veut pas le libérer et que, même exprimé, il jaillit autant dans ce qui n’est pas dit que dans ce qui est dit. Cette pièce où la sincérité est mise à nu, sans doute la meilleure de Bégaudeau, Panchica Vélez la met en scène comme on fait le repas du dimanche en province, patiemment, à feu doux, sans oublier aucun ingrédient, en sachant que les silences ne sont pas nécessairement des instants de vide. Elle a un formidable sens du poignant dans le banal. Catherine Hiegel, dans le rôle de la mère mal-aimée, c’est un ciel flamand : les orages se cachent et grondent derrière les nuages, les vibrations sont infinies. Une nouvelle fois, elle nous donne une très grande interprétation. Pierre Palmade, qui joue le fils, affronte un registre qui ne lui est pas habituel et donne parfois une impression de fragilité et d’application. Mais il atteint la vérité du personnage, absent et présent, fermé et craquelé. Dans le court passage de la voisine du dessus (ou du dessous), Marie-Christine Danède remet les pendules du langage quotidien à l’heure juste. Voilà la plus pertinente des comédies sur le thème de l’auteur intello de retour chez maman populo.

Le Lien de François Bégaudeau, mise en scène de Panchica Vélez, décor de Claude Plet, costumes de Marie Arnaudy, musique de Bruno Ralle (Baloo productions), lumières de Marie-Hélène Pinon, avec Pierre Palmade, Catherine Hiegel, Marie-Christine Danède.

Théâtre Montparnasse, tél. : 01 43 22 77 74. (Durée : 1 h 20). Texte à L’Avant-Scène Théatre.

Photo J. Stey.

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