Accueil > Lagarce, une vie de théâtre de Jean-Pierre Thibaudat

Critiques / Livres, CD, DVD

Lagarce, une vie de théâtre de Jean-Pierre Thibaudat

par Gilles Costaz

Un solitaire intempestif mais festif

Partager l'article :
Version imprimable de cet article Version imprimable

La vie de Jean-Luc Lagarce fut météorique. Encore plus courte que celle de Bernard-Marie Koltès. Il avait tout juste atteint l’âge de 38 ans quand le sida l’a emporté, au terme d’ultimes années difficiles et épuisantes. De son vivant, il n’a connu que quelques succès (il fut quand même joué à la Comédie-Française, à Théâtre Ouvert et sur France Culture). A présent, c’est un auteur qui ne nous quitte plus. Ses textes sont au programme de l’agrégation et du bac. L’an dernier, il y a eu les excellentes mises en scène de Clément Hervieu-Léger (Le Pays lointain, TNS et Odéon) et de Roger Bensky associé à Sophie Paul Mortimer (Les Règles du savoir-vivre dans la société moderne, Studio Hébertot). En ce moment, la Comédie-Française donne des lectures de diverses scènes sur son site (c’est le point fort de son programme de la période de confinement). Et l’on attend, en janvier, une nouvelle mise en scène de Juste la fin du monde, à l’Athénée par François Berreur. Sur l’auteur lui-même sort un nouveau livre, Lagarce, une vie de théâtre de Jean-Pierre Thibaudat, qui est le condensé du gros livre qu’avait publié le même auteur, Le Roman de Jean-Luc Lagarce, en 2007.
Thibaudat a repris sa biographie sans doute pour s’adresser à un nouveau public, plus universitaire ou scolaire, en gardant l’essentiel et en effaçant la structure romanesque, en épisodes, qu’il avait d’abord utilisée. Ainsi resserre-t-il le destin d’un jeune homme de la région de Besançon qui, passionné par le théâtre à son lycée et au conservatoire régional, fonde sa troupe, la Roulotte (un nom choisi en hommage à Vilar), monte Ionesco, des classiques et ses textes. La reconnaissance des subventionneurs vient bien tard. Mais, à Paris, les responsables de Théâtre Ouvert et du Nouveau Répertoire dramatique de France Culture, Lucien et Micheline Attoun, soutiennent ses manuscrits, le font jouer, avant d’être parfois moins intéressés par les textes ultérieurs. Au moment où il s’éteint, Lagarce a quand même rencontré son public et des partenaires fidèles. Mais il ne pouvait imaginer le succès post-mortem : des créations dans les plus grands théâtres français, la transposition au cinéma de Juste la fin du monde par Xavier Dolan, la continuation de sa maison d’édition Les Solitaires intempestifs qu’il a fondée en lui donnant cette enseigne avec l’un de ses acteurs, François Berreur (son ami le plus fidèle), la mutation d’un auteur moderne en auteur classique…
Ce que le livre met en évidence, avec un juste équilibre des témoignages, c’est le clan de la compagnie La Roulotte, avec ses administratifs dévoués et ses grands acteurs (Mireille Herbstmeyer, Hervé Pierre, Pascale Vurpillot). C’est, dans la solitude, le travail de l’écrivain qui reprend ses versions pour viser au plus haut, avec ou sans l’assentiment de ceux à qui il les fait lire. C’est une vie qui va se partager entre Besançon et Paris et où les aventures homosexuelles d’un jour et les vraies passions ne mordent pas sur l’activité du graphomane. Tant de mises en perspective révèlent combien le théâtre de Lagarce est une représentation imaginaire d’une vérité intérieure mais qui ne cadre pas exactement avec la biographie. Le thème lancinant de ses grandes pièces est le retour d’un ex-jeune homme qui a quitté sa famille depuis des années et revient voir ses proches à l’âge mûr, sachant qu’il va mourir. Or Lagarce n’a jamais abandonné ses parents, a gardé le contact avec les siens et leur rendait régulièrement visite !
Lagarce est de ces écrivains dont on ne peut séparer l’oeuvre et la vie. D’où la grande utilité de l’essai de Jean-Pierre Thibaudat, premier photographe littéraire de ce solitaire intempestif et néanmoins festif, tant il aimait faire rire.

Lagarce, une vie de théâtre de Jean-Pierre Thibaudat. Editions Les Solitaires intempestifs, 206 pages, 10 euros.

Photo Les Solitaires intempestifs.

Le Mur d'affiches


Visitez le Mur d'Affiches...

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.