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La zarzuela romantique : un autre monde

par Christian Wasselin

Après avoir consacré à la zarzuela un dictionnaire indispensable, puis un ouvrage abordant les différentes formes que prit la zarzuela aux temps baroques, Pierre-René Serna achève son triptyque avec un livre qui nous dit tout sur la zarzuela romantique.

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LA ZARZUELA A CONNU UNE ÉCLIPSE à la bascule du XVIIIe et du XIXe siècle, puis est repartie de plus belle. C’est pourquoi il est facile de raconter son histoire en deux parties : la première est celle qui correspond à la naissance du genre, dans l’enceinte du Palacio de la zarzuela, au cours de la première moitié du XVIIe siècle, et à l’épanouissement qu’il a connu jusqu’à la fin du siècle suivant ; l’incendie d’un autre palais royal, le Buen retiro, en 1808, peut être considéré, symboliquement, comme la fin de cette époque. La seconde partie de l’histoire de la zarzuela correspond à la renaissance inespérée du genre, pour une durée plus ou moins comparable, du début du XIXe siècle à la fin du XXe.

La zarzuela, comme Pierre-René Serna le dit lui-même, « c’est plus de 20 000 titres et quelque 500 compositeurs, le tout réparti sur près de quatre siècles ». Et même s’il est difficile d’en donner une définition irrécusable, il est possible de se mettre d’accord sur quelques critères : « L’alternance prédominante du parlé et du chanté, la veine souvent pittoresque alliée à la verve, (évoquant) un versant ibérique du singspiel allemand ou de l’opéra-comique. À ceci près que, historiquement, la zarzuela les précède d’un bon siècle. » Les précède, certes, mais pour s’éteindre, comme on l’a dit, au tout début du XIXe, époque où l’Espagne connaît une vie politique fort troublée, entre guerres napoléoniennes, accès à l’indépendance de ses colonies d’Amérique et autres crises dynastiques.

La fondation du Conservatoire de Madrid, en 1830, va toutefois ouvrir une nouvelle ère et réveiller le genre, dont on peut dater la renaissance de 1832 avec la création de Los enredos de un curioso (« Les manigances d’un curieux »). « L’exemple est donné, écrit Pierre-René Serna, et les zarzuelas vont s’échelonner, de loin en loin, puis le mouvement s’accélérant avec les années 1840, se porter à l’effervescence à partir de 1850. » Et c’est en 1856, significativement, six ans après le Teatro real voué à l’opéra, que sera inauguré à Madrid le Teatro de la zarzuela, en présence de la reine Isabel II, théâtre qui, aujourd’hui encore, entretient la flamme. Au paroxysme du bouillonnement que vécut Madrid au XIXe siècle, « une quarantaine de théâtres lyriques fonctionnaient simultanément ».

Le romantisme sans fin

Et le romantisme dans cette histoire ? Il est vrai que cerner le romantisme est peut-être plus difficile encore que définir la zarzuela. Pour Berlioz, Gluck était le premier des romantiques. Pour Friedrich Schlegel, qui avoue à son frère n’avoir pas su définir le romantisme après avoir barbouillé plusieurs centaines de pages, des écrivains tels que Dante, Calderon ou Cervantès étaient déjà romantiques. En réalité, faute d’une définition précise, on appellera romantique la zarzuela qui s’épanouit au cours du XIXe siècle, de même que la musique romantique, au sens de la musicologie (et non pas de la sensibilité), est celle qui court plus ou moins du Beethoven de la maturité à la guerre de 1914-1918.

Comme partout en Europe, le XIXe siècle voit « la prise de pouvoir de la bourgeoisie en place de l’aristocratie, dans le domaine politique mais aussi culturel ». La zarzuela romantique s’appuiera donc volontiers sur le folklore urbain ou plutôt sur la mythologie populaire madrilène, son caractère castizo (« racé ») et ses personnages pittoresques, qui permet l’irruption du prolétaire comme personnage principal. Non, ce n’est pas vraiment l’univers des opérettes d’Offenbach ou de Johann Strauss ! Sur le plan vocal, la typologie vocale de la zarzuela, très particulière à l’époque baroque, va tendre au XIXe siècle à se rapprocher des caractéristiques propres au reste de l’art lyrique en Europe, certaines particularités de l’époque baroque étant toutefois maintenues comme la voix de tiple, qui définit « toute catégorie de voix féminine pourvue d’un rôle d’importance ».

La timbale de Serrano

L’abondance et la nouveauté de la matière pourrait noyer le lecteur, mais Pierre-René Serna a architecturé son livre avec rigueur et ne nous impose pas des listes interminables de compositeurs ou de titres. Les musiciens et les ouvrages marquants sont cités, de même les sous-genres de la zarzuela : si vous voulez tout savoir sur la zarzuela grande et la zarzuela chica, si vous n’arrivez pas à distinguer la sainete (avec sa branche pasillo) de la revista, si la différence entre juguete cómico, parodia, comedia dramática et extravagante vous échappe, ce livre est aussi fait pour vous.

L’auteur nous indique également ses préférences, qui, au XIXe siècle, vont à Ruperto Chapí et Tomás Bretón, sans oublier Federico Chueca, plus tard à Amadeo Vives, « le beau visage de la zarzuela au XXe siècle » et à Federico Moreno Torroba. Quelques ouvrages essentiels de la grande épopée de la zarzuela sont analysés scène par scène, et on se reportera à la bibliographie (essentiellement en espagnol) et à la discographie (plus copieuse qu’on pourrait l’imaginer) pour en savoir encore plus. Une abondante iconographie (affiches, partitions, mises en scène, portraits…), enfin, donne vie à l’ensemble du livre. On signalera en particulier cet étonnant portrait de José Serrano photographié en 1914 assis sur une timbale sous le regard courroucé d’un buste de Beethoven.

On précisera que le livre de Pierre-René Serna fait aussi la part belle à la zarzuela telle qu’elle s’est épanouie hors de Madrid (connaissez-vous la sarsuela à la manière de Barcelone ?) et hors de l’Espagne même, singulièrement à Cuba, à Porto Rico, au Mexique, en Colombie, au Chili, en Argentine et jusqu’aux Philippines. Gloire presque planétaire, qui a peu à peu décru au fil du XXe siècle : la guerre civile espagnole, l’arrivée de la musique atonale, l’envahissement des ondes et des oreilles par les musiques de consommation immédiate ont eu peu à peu raison d’un genre qui s’était pourtant renouvelé. Mais de même que la zarzuela baroque a (peut-être) connu un début de reconnaissance hors d’Espagne avec la production de Coronis de Sebastián Durón à Caen*, de même la zarzuela romantique va peut-être céder la place à une zarzuela qu’on pourra qualifier de contemporaine avec la création annoncée, en 2023, au Teatro de la zarzuela, de Policías y ladrones (« Policiers et voleurs ») de Tomás Marco. Qui interdirait à un compositeur de voler le feu de la zarzuela ?

Pierre-René Serna, La Zarzuela romantique, Bleu nuit, 2021, 176 p., 20 €.

* Ce spectacle sera repris en février prochain à l’Opéra Comique.

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