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La mort de Michel Vinaver

par Gilles Costaz

Le banal devient génial

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" Je n’écris pas pour le théâtre, plutôt contre lui ", disait Michel Vinaver qui est mort le 1er mai à Paris (où il était né le 13 janvier 1927). Sa façon d’utiliser différemment le langage dramatique avait connu un nouveau couronnement quand sa pièce L’Ordinaire, déjà créée par Alain Françon en 1981, était entrée au répertoire de la Comédie-Française en 2009 et représentée dans une mise en scène qu’il avait réalisée lui-même avec Gilone Brun. On s’était alors réjoui que le Français de Muriel Mayette accueille un auteur dont l’originalité et l’importance avaient été mises en évidence par le système subventionné mais jusqu’alors oublié par notre premier théâtre national. Ce titre, L’Ordinaire, bien qu’il renvoie avec ironie à la cuisine (en l’occurrence, la cuisine cannibale de naufragés tentant de survivre sur la cordillère des Andes), est un tout un symbole. Vinaver n’a jamais voulu que rendre compte du banal, du quotidien, de l’habituel.
Le monde en fragments
Arrivé à sa douzième pièce, il avait pu écrire dans Ecrits sur le théâtre, 2 : " Les douze pièces strient un seul et même territoire qui est celui de la banalité (…). Besoin de paysage pour s’y reconnaître, se positionner, échapper au magma. Faute de pouvoir aujourd’hui s’insérer dans un système intelligible du monde, faute de pouvoir s’accorder avec une représentation globale du réel, il reste la possibilité de poser des repères, fussent-ils précaires et mouvants, même si leur appréhension demeure parcellaire. Pour ce faire, il faut partir non pas d’images ou d’idées préexistant, mais du magma lui-même, c’est-à-dire de l’aléatoire et de l’insignifiant. "
Oui, la banalité mais l’art lui retire ce caractère d’insignifiance. Le banal devient génial. On a même parlé de théâtre épique pour cette œuvre qui cherche à reproduire des fragments du monde sans prendre un autre parti que celui de la description. Que de malentendus y a-t-il eu autour de celui qui venait changer les règles du jeu (pas de langage mais celui de la société, pas de pensée sinon celle du spectateur chargé de décrypter une mise en forme de la réalité) ! Que d’incompréhensions que l’auteur a vécues douloureusement avant que ses pièces nes’imposent ! Il aura fallu l’attention et les mises en scène de Roger Planchon, Charles Joris, Gilles Chavassieux, Antoine Vitez, Jacques Rosner, Alain Françon, Jacques Lassalle, Christian Schiaretti, Anne-Marie Lazarini, Claude Yersin, Arnaud Meunier, Robert Cantarella, René Loyon, Marc Paquien, pour qu’on déchiffre dans une pleine lumière cet extraordinaire décryptage. Même Planchon, l’un de ses découvreurs, avait taillé dans Par-dessus bord) et reconstruit certaines scènes, ne saisissant pas totalement la nouveauté de cette forme d’une vérité apparemment froide.
Cet écrivain du banal est un personnage peu banal. Il est le seul auteur dramatique qui ait été président directeur général ! Et pas d’une petite entreprise : Gillette - France, avec 1000 employés sous ses ordres. Il travailla plus de vingt ans pour la fabrique de rasoirs jetables et devait évoquer la vie et la stratégie du businessman américain dans sa pièce King. Sous le PDG - qui, à 17 ans, avait été engagé volontaire dans l’armée française en 1944 et avait publié jeune, partiellement grâce à l’attention d’Albert Camus, un roman, L’Objecteur, sur le refus d’obéir - se cachait un redoutable observateur de la vie sociale et de la guerre économique. S’il sait explorer la vie privée des gens (Dissidents il va sans dire, Nina c’est autre chose), il est avant tout l’auteur qui aura le mieux éclairé le monde de l’entreprise, du marketing, du travail et du chômage. Par-dessus bord, dont Christian Schiaretti fit en 2008 une mise en scène fascinante, détaille sept heures durant le fonctionnement d’une société industrielle de sa naissance à son rachat, à travers la vie des employés et des cadres. La vie politique est aussi au cœur de son viseur, que ce soit dans Les Coréens (la pièce qui le fit connaître en 1956), Les Huissiers ou Iphigénie Hôtel. Ou encore la vie médiatique (L’Emission de télévision. Ses pièces les plus récentes sont des réactions à de grands événements du monde (11 novembre 2001 - 11th november 2001) ou à des phénomènes sociaux en France (Bettencourt boulevard).
"Une épopée du minuscule"
Cette oeuvre saisit sans doute la réalité mieux que le cinéma ou l’essai sociologique. Il lui donne sa vérité multiple, la complexité de ses facettes, loin de tout regard moral ou explicatif. Christian Schiaretti a écrit de ce théâtre : " Il offre une sorte d’épopée du minuscule, il prend acte du manque de grandeur du monde contemporain et n’imagine pas pour lui une improbable tragédie de la boursouflure mais nous montre, dans l’insignifiance nécessaire, dans cet amoindrissement de l’homme libéral, une complexité abyssale. Des vies minuscules y mènent des combats dignes des rois shakespeariens ".
Il n’a pas été le premier à mettre l’économie en scène (on peut penser à Robert Poudérou, à par exemple). Mais on n’avait jamais dans un tel halo froid et pourtant tendre, blafard et pourtant satirique, les ouvriers, les secrétaires, les dactylos, les intermédiaires et les puissants. Car Michel Vinaver dissimule ses points de vue et même son talent de manieur de la langue. Il ne veut qu’être neutre, mais cette neutralité est trompeuse. Ce n’est pas simple pour l’artiste qui s’en empare, comme l’expliquait très bien Anne-Marie Lazarini : " Pour le metteur en scène, c’est un matériau qu’il ne peut escamoter ni manipuler. Il y a quelque chose d’insoluble, à l’intérieur d’un texte très constitué. On doit le raconter au plus près. Pour l’acteur, le problème est identique. Il ne peut ni s’identifier au personnage, ni le surplomber. Il doit admettre que le personnage se définit de lui-même. Les personnages de Vinaver ne sont ni positifs, ni négatifs. Ils sont. " Vinaver lui-même, qui mettait parfois ses pièces en scène, disait aux comédiens : " Jouez horizontal ".
Quel langage sous ce refus du ton personnel ! Vinaver a inventé l’auteur invisible : on ne le voit ni dans le style ni dans une transposition autobiographique. Mais, évidemment, il est là, au premier plan de notre théâtre, discrètement colossal. Toujours présent pour dénoncer l’extrême droite, il était d’une grande générosité envers les autres auteurs de théâtre, tentant de mettre en place un système qui favorisait les jeunes (il avait applaudi l’œuvre de Koltès). Pour ses propres pièces, il préférait défendre les artistes inconnus qui prenaient des risques avec ses textes dans des salles ignorées que les metteurs en scène célèbres dont il était pourtant l’ami et auxquels il rendait moins hommage.
Père d’Anouk Grinberg, il venait assister aux spectacles où jouait sa fille. C’est là, dans les halls de théâtre, qu’on pouvait le rencontrer et discuter avec cet écrivain intraitable sur l’idéologie et la quête d’une écriture à contre-courant mais aussi d’une infinie douceur.

Le Théâtre complet de Michel Vinaver a paru aux éditions de l’Arche et Actes Sud.
Photo : Michel Vinaver, PDG de Gillette, DR.

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