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La mort de Michel Piccoli

par Gilles Costaz

Au-delà de la séduction

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Il est mort, âgé de 94 ans, le 12 mai, dans le manoir de l’Eure où il vivait. Michel Piccoli aura défié longtemps la mort, sur scène, à l’écran et dans ses propos. Après la disparition de Luis Bunuel – nous avions eu l’occasion de l’interviewer à ce moment-là -, il disait, rieur : « Je bois à sa santé », dans une altitude athée qu’il semblait avoir empruntée au Dom Juan de Molière, personnage qu’il incarna de façon magistrale, face à Claude Brasseur, dans la réalisation télévisuelle de Marcel Bluwal en 1965.
Dans cette carrière de géant, la part du théâtre n’est pas négligeable mais elle intervient par périodes. Souvent Piccoli disparut des scènes, aspiré par le cinéma, et revint au théâtre, comme on revient dans l’arène pour montrer qu’on a la même puissance pour affronter des taureaux toujours différents. A ses débuts, en 1945, il enchaîne pièce sur pièce, intègre la société coopérative ouvrière du théâtre de Babylone, joue là et ailleurs des auteurs comme Audiberti, Schehadé ou Louki, travaille avec Georges Vitaly, Jean Vilar, Jean-Louis Barrault, Grenier-Hussenot. Il est l’un de ces interprètes brillants et généreux de ces moments de grande invention.
Dans la décennie 80, il répond à l’invitation de grands metteurs en scène. Le voilà coup sur coup avec Peter Brook dans La Cerisaie en 1981, avec Patrice Chéreau dans deux pièces de Koltès, Combat de nègre et de chiens en 1983 et Retour au désert de Koltès en compagnie de Jacqueline Maillan en 1988, face à Jane Birkin dans La Fausse Suivante de Marivaux en 1985, avec Luc Bondy dans Terre Etrangère de Schnitzler en 1984 et Le Conte d’hiver de Shakespeare (version Koltès) en 1987. Il est seigneurial, fracassant, bouleversant dans ces spectacles qui sont l’un des âges d’or du théâtre des Amandiers de Nanterre. Il sera de nouveau un acteur d’une étrangeté lumineuse en rejoignant Bondy pour John Gabriel Borkman d’Ibsen en 1993 et collaborera avec Robert Wilson pour une Maladie de la mort de Duras où il ne pourra vraiment briser la glace imposée par la mise en scène, en 1997.
Une dernière période comprend des collaborations plus espacées, sans que les compagnonnages avec Grüber, Brook, Murat, entre 1898 et 2004, soient aussi marquants que les prestations précédentes. Mais l’entente avec André Engel constitue un dernier chapitre théâtral totalement réussi. Sous la direction d’Engel, il est un Roi Lear d’une formidable férocité amusée, dans une mise en scène qui transpose la tragédie dans le monde affairiste d’aujourd’hui, en 2006, puis, en 2009, il incarne le Minetti de Thomas Bernhard, la longue supplique d’un comédien qui attend d’être reçu par un directeur de théâtre invisible. Fatigué, combattant les défaillances d’une mémoire moins solide qu’autrefois, il fait preuve d’un courage stupéfiant et, sans jamais tomber dans le vide qui le menace, endosse le rôle à sa manière crâne, énergique et joueuse. Il est grandiose en acteur brisé ! (On ne connaît qu’une mise en scène faite par lui au théâtre : Une vie de théâtre de David Mamet, traduit par Pierre Laville, en 1988).
Les proches de Michel Piccoli ont souvent dit de lui qu’ils ne le comprenaient pas complètement, qu’il était un immense artiste mais aussi une énigme. C’est sans doute cette complexité qui en a fait un acteur hors du commun, d’une personnalité à la fois individualiste et solidaire et d’une présence foudroyante dans la noblesse comme dans l’âpreté, dépassant toujours la classification de séducteur où une certaine presse l’enfermait. Il avait un monde en lui, qu’il exprima dans les quelques films qu’il réalisa. A tout moment, ironique et bienveillant, il tutoyait les anges et les démons.

Photo France Inter.

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