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La mort de Michel Bouquet

par Gilles Costaz

La noirceur lui allait si bien...

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Un géant, un colosse, un maître, un monument, un monstre sacré ! Michel Bouquet, qui était né le 5 novembre 1925 à Paris et vient de mourir dans la même ville ce 13 avril 2022, attirait et méritait ce type de qualificatifs hyperboliques. Une grande figure disparaît, le monde du théâtre et du cinéma s’incline, éperdu d’admiration et d’émotion. Jeune, Michel Bouquet ne faisait que de petits boulots mal payés pour aider sa mère, son père officier étant prisonnier de guerre. Il rêvait pourtant de théâtre et alla, sur un coup de tête, frapper à la porte d’un célèbre acteur et professeur, Maurice Escande. Celui-ci eut la gentillesse de le prendre parmi ses élèves. Le grouillot, qui travaillait tantôt comme assistant chez un dentiste ou un pâtissier, tantôt comme un manutentionnaire au gré des offres, était à l’évidence doué, très doué pour l’art dramatique. Il intégra le Conservatoire national d’art dramatique et la voie royale s’ouvrait pour cet anonyme épris d’absolu.
Il n’a pas le physique de l’enjôleur, plutôt celui du tourmenté, du mystérieux, de celui qui peut jouer aussi bien le penseur profond que le sournois maléfique. La noirceur lui allait si bien, et lui ira toute sa vie. Cela lui permet d’être très à l’aise dans l’écriture d’après-guerre et d’aujourd’hui, où l’on préfère la dureté douloureuse à la joliesse des ronds de jambe. Michel Bouquet crée Camus (Caligula, 1945), devient l’un des grands interprètes d’Anouilh (Pauvre Bitos, 1956), comprend Obaldia, Beckett, Pinter avant beaucoup d’autres et, plus tard, endosse les fureurs des personnages de Thomas Bernhard. Il ne crée pas Le roi se meurt de Ionesco mais, faisant sien ce personnage de monarque dérisoire et bouleversant, il en donne une incarnation d’une puissance exceptionnelle, jouant la pièce à plusieurs reprises entre 1994 et 2014. Il s’impose aussi dans les classiques, parcourant les grands rôles de Molière (Harpagon, Argan, Tartuffe…) avec une volupté féroce, leur donnant un ressort d’un comique volontiers terrifiant. Son dernier rôle fut d’ailleurs Tartuffe, dans une mise en scène de Miche Fau (alors que son metteur en scène habituel était Georges Werler) en 2017, à la Porte Saint-Martin.
Il fut longtemps, entre 1980 et 1990, professeur au Conservatoire. Ayant acquis une culture immense et un respect fou des grands textes, il dispensait un enseignement quasi janséniste, demandant à ses élèves de fuir la facilité et de se mettre corps et âme au service du texte. Sa singularité d’acteur, son enseignement à contre-courant, son don d’expression éblouissant ont fait que plusieurs essayistes et comédiens l’ont rencontré pour des livres d’entretiens (Fabienne Pascaud, Charles Berling) ou même pour créer un spectacle sur Bouquet lui-même (Maxime d’Aboville). On peut néanmoins reprocher à cette figure légendaire de son vivant d’avoir parfois joué en solitaire, soucieux de son combat avec le texte plus que de sa relation avec ses partenaires, et ne pas être en accord avec son discours souvent hostile aux collaborations étroites avec les metteurs en scène. Mais ce géant avait ses contradictions et sa complexité, un grand comédien ne pouvant se contenter d’avoir une seule personnalité. Quand on s’entretenait avec lui, il était l’opposé de ses créations machiavéliques en scène : la courtoisie même.

Michel Bouquet par lui-même, face au Malade imaginaire.
Comment se passe, pour vous, la première rencontre avec le public, après tant de travail pendant les répétitions ?
C’est un à-coup ! Tout ce qu’on a préparé, tout le brouillard qu’on a voulu démêler, nos questions qu’on a pu se poser parfois pendant vingt ans de vie, tout s’éclaire à la lumière du public. C’est lui qui vient donner le mot définitif, éclairer notre jeu par ce qu’il ressent. En répétant, l’on s’est demandé : qu’est-ce qui va être bon ? Qu’est-ce qui va rester de cette forêt de contradictions ? Qu’est-ce qu’on va garder ou évincer ? Le public donne les réponses et la forme définitive. Et il n’y a pas à revenir sur l’opinion des gens au moment où ils reçoivent la pièce.
Vous avez déjà joué Le Malade imaginaire il y a une vingtaine d’années. Aujourd’hui, le public réagit-il différemment à une interprétation qui est, pour vous, différente
Il y a vingt ans, les gens étaient dans un climat de confiance. Ils voyaient l’aspect de divertissement, s’amusaient en se demandant si le malade Molière était vraiment attaché à la vie, restaient dans la fantaisie. Aujourd’hui, c’est différent. La pièce change, le public la fait changer. Bien entendu, c’est toujours Molière dont le terreau est la vie domestique, la vie familiale, à travers laquelle il fait son introspection, un auteur qui s’appuie sur les défauts de ses personnages - car les défauts, c’est l’humanité. Mais le public y voit plus d’angoisses, plus d’inquiétudes. Il apporte souvent des démentis à ce que nous avons préparé. Il est accroché à ce qui lui paraît le plus évident, le plus réel, le moins intellectuel. L’acteur, en scène, n’a plus de pouvoir. Il est confronté à cette évidence du dernier moment.
En donnant cette importance à la relation entre l’acteur et le public, ne relativisez-vous la nécessité de la mise en scène ?
Je suis en plein accord avec Georges Werler qui a fait la mise en scène du Malade imaginaire et de beaucoup de mes spectacles. Mais je recherche le point de vue de l’auteur et creuse ce que je pense moi-même de mes personnages où il y a une part de moi. Le metteur en scène, c’est un autre point de vue, qui est plus général : dans quel volume, dans quelle couleur doit-on jouer cette pièce ? Il livre le spectacle et il laisse les acteurs avoir raison avec l’auteur et les spectateurs. Lui a un point de vue intellectuel. Je crois que ce sont deux métiers très différents, qu’il ne faut pas mélanger. Il n’est pas bon que l’acteur fasse de la mise en scène et le metteur en scène l’acteur. Il faut dissocier la pensée du spectacle de la chair du spectacle. En fait, il y a trois métiers : les directeurs qui prennent la responsabilité de la pièce (et je suis reconnaissant à Jean-Claude Camus de me recevoir à nouveau à la Porte Saint-Martin), les metteurs en scène et les acteurs. Chacun a un travail particulier.
Qu’est-ce qui fait le théâtre ? C’est le public. Si on cherche à l’influencer, si tout passe par le cerveau du metteur en scène et des acteurs, le public s’ennuie, il n’est pas là pour recevoir des leçons. En tant qu’interprète, je n’ai pas à être intelligent. Le rôle de l’acteur, c’est l’intuition. C’est elle qui, avec l’amour des textes, lui permet d’entrer dans ce qu’il pense être des secrets. Je n’aime pas les acteurs intellectuels. On est là pour faire exister, pour faire sentir les choses, pas nécessairement pour les comprendre.
Quel devrait donc être le rôle du metteur en scène ?
J’ai travaillé avec beaucoup de metteurs en scène. Les plus passionnants étaient ceux qui ne s’occupaient pas beaucoup des acteurs. Je pense à Krejca, Planchon. Otomar Krejca est le metteur en scène tchèque qui, au festival d’Avignon 1978, avait réuni Georges Wilson, Rufus, José-Maria Flotats et moi-même dans En attendant Godot de Beckett. Il ne nous indiquait même pas nos places en scène, on se buttait l’un contre l’autre aux répétitions. Il nous parlait de l’actualité, de Staline qui se collait des poils sur la poitrine, de Pompidou dont le visage gonflait sous l’effet de la cortisone, citait une phrase de Shakespeare, racontait des histoires pour le plaisir de les raconter. Nous étions inquiets. Mais, grâce à cette angoisse dans laquelle nous avons pataugé pendant trois semaines, tout s’est éclairci d’un coup. Il avait nourri en nous un sentiment. Et ce sentiment, c’était la mise en scène ! Krejca est un modèle. Il parlait plus des éléments du monde que la pièce elle-même.
L’acteur est un homme seul. On peut lui donner des conseils. Il reste seul et, s’il n’a pas envie de suivre des poteaux indicateurs, il ne les suit pas ! Mais il a en lui la joie d’aller jouer avec Molière, ses camarades et le public. Autant de joie que d’angoisse !
Ce " malade imaginaire ", cet Argan, quelle idée avez-vous de lui ? Un double de Molière ? Un personnage de comédie ou de tragédie ?
Argan est un des personnages de Molière le moins caricaturaux, les moins discernables. Je crois que le public reconnaît mieux les autres personnages que celui-ci, qui est mystérieux, bizarre, spongieux. Il y a toujours une bataille dans les héros de Molière : il règle ses comptes avec lui-même. Il se met toujours en cause. Argan, c’est le Molière qui va mourir. Il ne connaît rien de lui. Il montre au public qu’on peut vivre sans se connaître. Il découvre ce quelque chose qui est près de la mort, sans comprendre ce qui lui arrive. Le public ressent cela de façon très forte. C’est une création immense, énigmatique, qui n’a pas d’équivalent dans l’histoire du théâtre.
Vous connaissez la confession du peintre japonais Hokusaï qui disait : " A 80 ans, je commence à savoir dessiner ". Diriez-vous, à bientôt 83 ans, que vous progressez dans votre métier ?
C’est une phrase de créateur et je ne suis pas un créateur. J’essaie seulement d’être un interprète. Un interprète est un curieux qui ne fait pas la synthèse de tout ce qu’il fait.
Vous dites que nous n’êtes pas créateur mais vous allez laisser derrière vous votre style d’interprétation et aussi l’enseignement que vous avez donné à travers le disque d’archives que vous avez fait avec Werler.
Ce serait déplacé de penser que cela a de l’importance. J’adore beaucoup d’acteurs mais ce qu’ils font et ce que je fais n’est que du travail d’interprète. Laurence Olivier ou bien Robert de Niro dans les films de Scorcese, aussi monumental que cela soit, ce ne sont pas des créateurs mais des interprètes. Il y a des exceptions, comme quand j’ai vu jeune Caroline Segond-Weber jouer Racine à la Comédie-Française, ou quand Plissetskaïa dansait La Mort du cygne, ou encore quand Celibidache est à la tête d’un orchestre. Ca seulement, c’est de l’ordre de la création. Des acteurs on peut dire au contraire qu’ils tendent à ne voir que leur personnage. Ils ont tant de mal avec lui. C’est un signe de faiblesse, et aussi un défaut acceptable.
Quels souvenirs dominent quand vous regardez votre carrière ? Vous vous souvenez de Gérard Philipe et d’autres grands partenaires ?
Je ne me souviens que des auteurs. Oui, bien sûr, j’ai d’autres souvenirs. Mais mes partenaires c’est Molière, Shakespeare, Thomas Bernhard, l’architecte qui a fait les pyramides, les tailleurs de pierre qui ont fait les pierres de Paris, Célibidache, Fürtwangler, la pianiste Hélène Grimaud, la violoncelliste Jacqueline du Pré, le chef d’orchestre Salonen, Noureïev, la Tebaldi, la Callas… La nature aussi me touche. Et on peut même y ajouter des choses laides. Je pense à tout ce qui est matière à expression. Tout est chez moi recherche d’émotions. Tout est amour de l’art.
Cette quête d’émotions n’est-elle pas une quête folle ?
Cela fait une vie fatigante qui entretient la vie. Je suis de plus en plus dans la recherche et la découverte d’émotions. Par l’art je comprends le monde. Et je comprends qu’il sera temps qu’un jour, je m’en aille. L’art est la chose principale.
Vous avez tourné beaucoup de films, vous êtes l’un des grands acteurs du cinéma français. Mais on ne vous a plus vu à l’écran depuis votre interprétation de François Mitterrand dans Le Promeneur du Champ de Mars de Robert Guédiguian.
Je n’ai plus rien à voir avec le cinéma. On ne me propose presque plus de films, ou bien je suis occupé par le théâtre. Je vois beaucoup de films. Il y en a que j’aime, mais je ne comprends pas toujours les tenants et les aboutissants de la violence élémentaire.

Entretien par Gilles Costaz, Paris-Match, 2008.

Photo : « Michel Bouquet dans « Le Malade imaginaire », DR

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