Accueil > La mort de Michel Aumont

Actualités / Actu / Disparition

La mort de Michel Aumont

par Gilles Costaz

La prodigieuse carrière d’un enfant de la balle

Partager l'article :
Version imprimable de cet article Version imprimable

Né le 25 octobre 1936 à Paris, Michel Aumont vient de mourir à Paris le 28 août. Un immense, magnifique, colossal comédien ! Le cinéma lui a donné, tardivement, une certaine aura (il a joué beaucoup de rôles secondaires, tellement qu’il en est devenu populaire – on peut citer Le Placard de Francis Veber). Mais sa vie fut celle d’un géant du théâtre. Une carrière coupée en deux : il est à la Comédie-Française de 1956 à 1993, puis il part, comme lassé d’être dans cette grande maison ; il joue alors au coup par coup, jusqu’à un Roi Lear donné à la Madeleine, qui sera son dernier grand rôle.
Nous l’avions rencontré quand il jouat A la porte à l’œuvre, en 2007. A partir d’un récit de Vincent Delecroix, l’acteur et le metteur en scène Marcel Bluwal avaient fait un moment de théâtre unique, drôle et bouleversant : le monologue d’un vieil homme qui parle et délire sur son palier, n’ayant plus la clé de son appartement. C’est Bluwal - qui l’avait mis en scène dans Le Grand Retour de Boris S de Serge Kribus - qui a apporté le texte à Aumont. Le comédien a aimé tout de suite cette langue et ce personnage. L’expérience du jeu en solo n’est qu’à moitié nouvelle pour lui. Au temps où il était au Français, il avait joué un monologue de Romain Weingarten, Comme une pierre. Mais c’était un texte court, à l’intérieur d’une soirée comportant d’autres pièces.
« Je bougonne, je maugrée, je parle comme quand, chez soi, on rejoue pour soi-même ce qu’on a vécu, confiait-il. Je n’aurais pas aimé un texte avec lequel on interpelle les spectateurs. Après les répétitions, Bluwal m’a dit : c’est à toi, prends ta liberté ! Je n’ai pas de cadrage, je ne me suis pas fixé de rail à suivre, je me laisse emporter par le beau texte de Delecroix, je le joue souvent avec des modulations différentes. » Et l’on assiste à un grand déploiement de liberté animale et spirituelle ! »
Derrière cet exercice d’un jeu à la fois libre et maîtrisé il y avait donc une longue carrière pour cet enfant de la balle : son père était régisseur administratif du Français et sa mère actrice. Cette mère, Hélène Gerber, avait joué avec Jean Vilar, avant la création du festival d’Avignon et du TNP, mais n’avait pas suivi le grand maître du théâtre populaire pour jouer des rôles plus importants au Centre dramatique de l’Est, à Colmar. C’est donc en Alsace que ce petit Parisien fit ses débuts, entre 13 et 16 ans, avant de regagner la capitale. Après la rue Blanche, il entra au Conservatoire. De bons et de mauvais souvenirs : « Avec mon premier professeur, Denis d’Inès, on ne pouvait travailler les modernes, on me bombardait dans les rôles de vieillard. J’allais souvent au café d’à côté. L’année suivante, avec Jean Debucourt, ce fut le contraire. C’était un modèle, un phare, je l’aimais beaucoup ». Etant sorti avec un premier prix de comédie, que l’on croyait acquis à un élève d’une autre classe, Jean-Paul Belmondo (d’où la fureur de ses partisans explosant dans la rue !), il fut aussitôt engagé à la Comédie-Française.
Il y fut un Avare de Molière et un Faiseur de Balzac, un Cyrano et un M. Jourdain inoubliables, pour ne citer que ces quatre figures, mais aussi un grand interprète des modernes : Beckett, Grumberg, Ionesco…. Mais cette voie royale ne fut pas tout à fait celle dont il rêvait. « J’ai été très heureux de ma vie au Français, confessait-il. Mais je rêvais d’être avec Jean Vilar. Il était mon héros. J’ai le regret de ne pas avoir participé à cette filière Vilar, Planchon, Chéreau… » Les beaux rôles ne lui ont pas manqué pour autant. Mais, hors du Français, il éprouvait une certaine nostalgie. « J’aimais bien l’alternance, dit-il. Les rythmes du théâtre privé sont un peu lourds. Et j’aimerais revenir à Molière ! »
Lors de cette rencontre, il venait d’incarner, pour la télévision, l’abbé de L’Epée, codificateur du langage des sourds, dans L’Enfant du secret. Pour ce rôle, il avait pris soixante heures de leçons de langue des signes ! ). Il ne vivait que pour être. Tant mieux, puisqu’il ne se connaissait pas d’autre don. Il aimait détourner un titre de Beckett : Bon qu’à ça. Sur la scène, il déployait autant de douceur humaine que de férocité animale. Il mettait en lumière la complexité des rôles d’une manière secrète, presque inexplicable.

Photo Unifrance.org

Le Mur d'affiches


Visitez le Mur d'Affiches...

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.