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Actualités / Disparition

La mort de Gabriel Garran

par Gilles Costaz

Pionnier poète

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Gabriel Garran, qui vient de mourir à l’âge de 95 ans, ne vivait plus tout à fait dans la lumière du théâtre, auquel il a pourtant consacré l’essentiel de sa vie, mais dans les cercles de la poésie et de l’amitié. Très âgé, il n’en rencontrait pas moins une foule de proches ; il publiait et faisait entendre dans des lectures publiques ses poèmes – qu’on peut retrouver dans divers recueils édités par Michel Archimbaud : Froissé émotif, Séisme, Esquisse pour une préhistoire… Sa voix de poète est forte : « Né pour disparaître je suis en vie / Faut-il croire à de futurs désespoirs / Immaculé comme agnelet tondu / J’entr’ouvre mon cahier autodafé ». (Esquisse pour une préhistoire, 2013).
Son histoire dans le théâtre français contemporain est considérable, mais l’homme était discret, comme en retrait, et n’a pas cherché à se placer sans cesse sur le devant de la scène. Fils d’un couple de juifs polonais émigrés, il avait grandi dans la pauvreté et la tragédie. Son père, tricoteur à façon, fut arrêté par la police française au service de Vichy et assassiné à Auschwitz ; sa mère échappa miraculeusement aux rafles. Lui, gamin, privé d’école, fit cent petits boulots (du veilleur de nuit au gardien de chèvres) et fut intrépide dans la clandestinité, à Paris dans le quartier du Marais où il habitait et au-delà de la ligne de démarcation. Il devait raconter ces années-là, tardivement, dans un très beau livre, Géographie française. Après la guerre, fasciné par le théâtre et le cinéma (il fut, brièvement, l’assistant de Rozier et de Pialat), il se forme dans les mouvements populaires et auprès de Tania Balachova, fonde sa compagnie et finit par proposer au maire-adjoint d’Aubervilliers, Jack Ralite, d’ouvrir un vrai et grand théâtre populaire. Ce sera le Théâtre de la Commune qu’il va diriger de 1965 à 1985. Pour la première fois, la banlieue théâtrale se pare de lettres de noblesse, l’Etat va faire de ce lieu audacieux, dix ans plus tard, un Centre dramatique national. En 1965, La Mort d’un commis-voyageur d’Arthur Miller, mis en scène par Garran et joué par Claude Dauphin, est un événement d’un grand retentissement. L’ouverture ayant été faite avec Andorra de Max Frisch, Garran privilégie les textes contemporains, n’acceptant que quelques classiques et accueillant bien d’autres metteurs en scène que lui-même. Ensuite, passionné par l’écriture francophone, il créera le Théâtre international de langue française (qui, à son départ, deviendra le Tarmac et que le ministère de la Culture de Françoise Nyssen fera disparaître en 2019, détruisant un lieu de création nécessaire et une partie de l’héritage culturel de Garran) et le Parloir contemporain.
Mentionner tous les auteurs soutenus, mis en scène, révélés par Gabriel Garran représente une cartographie littéraire qui n’entre pas dans les limites de cet article. Il synthétisera ainsi son action en préface à Esquisse pour une préhistoire : « De Sartre à Duras, d’O’Neill à Tchekhov, d’Emily Dickinson à Aimé Césaire, de Strindberg à Romain Gary, de Peter Weiss à Tchicaya U Tam’si, de Shakespeare à Max Frisch, de Pirandello à Yasmina Reza, de Brecht) van Horvath, et d’Adamov à Elias Canetti je n’ai cessé de sillonner les textes de secoueurs de cocotier et de rebelles réceptifs au monde où nous vivons ».
D’une tendresse sans fin, hanté par la beauté de ce qu’on appelle « l’éternel féminin », il était un batailleur de la douceur. Sa gentillesse était si vaste qu’elle pouvait paraître désarmante. Incapable d’opposer de la dureté aux terribles offenses de l’existence, il savait être un combattant politique et artistique mais se disait « innocent devant le chaos ». Toujours dans Esquisse pour une préhistoire, il a retracé sa longue trajectoire avec une fierté privée de complaisance : « Derrière tout artiste se cache un innocent, un mendiant d’affectif, un philosophe précaire, un autiste et, dans tous les cas, l’enfant que nous fûmes finalement fidèle à l’oiseau de légende qui vole en arrière pour savoir d’où il vient ». Pionnier, poète et ami de l’humanité, tel était « Gaby », ce modeste dont l’orgueil fit des merveilles.

Géographie française a paru en 2014 chez Flammarion

Document : Gabriel Garran, 2022. Photo Elisabeth Letourneur.

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