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Actualités / Disparition

La mort de Didier Bezace

par Gilles Costaz

Artiste jusqu’au vertige

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Didier Bezace, qui était né le 10 février 1946 à Paris vient de mourir dans cette même ville le 11 mars. Pour qui a partagé ou suivi la vie du théâtre français depuis les années 60 et même pendant ces dernières, c’est une grande figure artistique et fraternelle qui s’en va. C’était aussi un acteur de cinéma et de télévision dont le souvenir se prolongera différemment puisque les films (Claude Miller, Bertrand Tavernier, etc.) où il a tourné passeront encore longtemps sur nos réseaux à images.
Sa biographie d’artiste est considérable et tient mal dans un article de salut trop rapide et trop ému à sa mémoire. Didier Bezace fut, après mai 68, l’un des fondateurs de l’Aquarium, à la Cartoucherie de Vincennes, avec Jean-Louis Benoit et Jacques Nichet. On lui confia en 1997 le théâtre de la Commune d’Aubervilliers, auquel il donna un élan nouveau, avec le souci d’un public où les différentes couches sociales parviendraient à se mêler. Il y resta jusqu’en 2013 et s’en alla car l’Etat ne lui donnait pas les moyens de développer une politique des auteurs. Reprenant un travail de compagnie à la tête de l’association la bien-nommé L’Entêtement amoureux, il fit divers spectacles, dont le dernier, d’une pureté somptueuse, qu’il jouait lui-même avec Ariane Ascaride Il y aura la jeunesse d’aimer à partir des textes d’Aragon et Elsa Triolet, en 2018 et 2019. Ces derniers temps, on le savait malade mais il apparaissait pour aider certains de ses collaborateurs, comme Dyssa Loubatière qui montait Jacob Jacob de Valérie Zinatti à Sénart et à Avignon.
Comment choisir dans la multiplicité de ce qu’il a mené à bien, avec son obsession du détail, de la mise au point, d’une perfection inatteignable et toujours désirée ? On pense aux transpositions d’Emmanuel Bove et David Garnett, aux Brecht des débuts, au long chapitre d’Aubervilliers dominé par les Daniel Keene (Avis aux intéressés) et les Duras (une auteure auquel il reviendra souvent), à cette étonnante Ecole des femmes représentée en 2001 à Avignon puis à Aubervilliers suspendue dans les hauteurs de la scène avec un Pierre Arditi et une Agnès Sourdillon se cherchant au-dessus du vide… On se souvient aussi des comédiens qui, outre les Arditi, Emmanuelle Riva, Gilles Privat, Patrick Catalifo et autres Jean-Paul Roussillon, ont régulièrement joué avec lui : Thierry Gibault, Sylvie Debrun, Daniel Delabesse, Alain Libolt, Clotilde Mollet… Et de ses collaborateurs : Laurent Caillon, Jean Haas, Cidalia Da Costa, Claire Amchin…
La grande passion de Didier Bezace, du point de vue du langage, a été la frontière entre le théâtre et la littérature. Jusqu’où peut-on déplacer cette ligne de crête, là où le verbe est roi et où le jeu reste un jeu théâtral ? Il aimait être là, sur la ligne qui surplombe le vertige. Cette ligne, il l’a souvent repoussée jusqu’à des limites où le spectacle cessait d’être spectaculaire. Son art de l’intériorisation, à travers la direction d’acteurs et son propre jeu, a pu aller jusqu’à une certaine aridité mais il savait ne pas abandonner le plaisir de la représentation, l’aspect joyeux de l’exercice intellectuel, le goût du rire et sa grande tendresse pour l’humanité. C’était un perpétuel inquiet, dont les recherches passaient par des mises en question fréquentes et une élaboration fractionnée en étapes. Il n’en restait jamais aux évidences et aux premières pensées. Sous cet angle, il était d’un caractère complexe, ce qui ne contrariait pas son amour d’autrui, son extraordinaire élégance.
L’une des plus belles intelligences de la scène française vient de nous quitter.

Photo Nathalie Hervieux.

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