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Actualités / Disparition

La mort de Claude Régy

par Gilles Costaz

Un maître du spectacle cérémoniel

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L’un des personnages phares du théâtre français, Claude Régy, vient de mourir à Paris, âgé de 96 ans, ce 26 décembre 2019. Sa carrière est considérable. Né en 1923 à Nîmes, il fit des études de sciences politiques et d’art dramatique puis s’orienta vers la mise en scène. Son premier spectacle est un Garcia Loca (Dona Rosita, 1952). Mais c’est la nouvelle écriture qui l’intéresse et, avec un flair rare et une parfaite obstination, il s’attache à un théâtre qui ne raconte pas d’histoires mais parcours des cheminements intérieurs dans le ressassement, l’économie ou la fracture du langage : Marguerite Duras, dont il monte la première pièce, Les Viaducs de Seine-et-Oise, Nathalie Sarraute, la nouvelle école anglaise (Harold Pinter, James Saunders, John Osborne, Tom Stoppard), le courant novateur de langue allemande (Peter Handke, Botho Strauss). L’explosion que provoque alors le théâtre de Pinter en France, c’est essentiellement l’action de Régy. La Chevauchée sur le lac de Constance de Handke, que jouent Jeanne Moreau, Delphine Seyrig, Sami Frey et Gérard Depardieu en 1973, est aussi l’un des grands événements des années 70 et 80. Avec lui, il y a toute une nouvelle génération d’acteurs qui apprend une manière de jouer à la fois soucieuse de lenteur et de silence mais aussi d’une grande violence contenue. Régy est l’un des premiers à avoir fait travailler Depardieu, que le jeune Hugues Quester lui avait conseillé, et l’a ainsi mis sur le devant de la scène.
Jusqu’à ces dernières années, il restera un « passeur » (c’est le terme qu’il aimait) d’auteurs, Edward Bond, Jon Fosse, Sarah Kane, Arne Lygre, Tarjel Vessaas, quand il ne revient pas à son écrivain fétiche, Maeterlinck (Intérieur, 1985 ; Le Mort de Tintagiles de Maeterlinck, 1997) ou à des textes non-théâtraux (Comme un chant de David d’après les psaumes de David, 2005 ; Ode maritime de Pessoa, 2009). Son dernier spectacle a été Rêve et Folie de Georg Trakl, joué par Yann Boudaud, en 2016. L’opéra moderne aussi l’a passionné : il a monté des œuvres de Berio et Janacek.
« Je crois que le théâtre doit dire ce qu’il y a de plus obscur dans l’être humain », dit Régy pour qui le théâtre a les apparences d’une chambre secrète précédant la mort. Dans ses spectacles, la lenteur est cérémonielle, destinée à faire émerger les sens cachés du texte (souvent ignorés de l’auteur), la présence est fondée sur l’omniprésence de l’absence. Images et sons sont feutrés, parfois à la limite de la perception. Régy écrivait aussi dans le même ouvrage, Espaces perdus : « En général, mes images sont froides. Au moins extérieurement. Ce que je voudrais, c’est que, dans cette froideur et cette précision presque chirurgicale on sente une extrême violence - au bord de l’intolérable – et qui pourrait exploser à tout instant, mais qui n’explose pas. Ce qui m’intéresse, c’est cette zone-là, entre la charge et l’explosion, juste avant que ça n’explose. » (Formulation de 1998, moins appropriée aux spectacles les plus récents, plus philosophiques dans leur déroulement où chaque seconde se détache à l’intérieur d’un temps suspendu).
Claude Régy a suscité l’admiration de beaucoup de metteurs en scène plus jeunes qui le considèrent comme un maître ou même comme l’absolu du théâtre : Pascal Rambert, Emmanuel Demarcy-Mota, Eric Lacascade, Jacques Vincey, Stéphane Braunschweig, Joël Pommerat… Mais cet esprit indépendant, grand penseur dont les ouvrages et les entretiens enregistrés sont d’une profondeur éblouissante, était un solitaire, nullement désireux d’obtenir l’unanimité. Des auteurs, comme Peter Handke, n’ont pas apprécié certaines des mises en scène qu’il a faites de leurs textes (Handke n’en aimait pas le rythme, l’étirement dans le temps). Des acteurs comme Claude Rich ou Jean-Quentin Châtelain ont ri des diktats de ce metteur en scène qui voulait sans cesse contenir ses comédiens avides de liberté. L’immense intelligence d’un théâtre autre et doublement imaginaire, que Régy n’a cessé de renouveler, pouvait parfois être perçue comme une glaciation derrière laquelle une partie des spectateurs se sentait privée de plaisir et d’adhésion.

Les livres de Claude Régy, Au-delà des larmes, Espaces perdus, L’Etat d’incertitude, L’Ordre des morts, ont paru aux éditions des Solitaires intempestifs.

Photo Festival d’Avignon.com

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