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La mort d’Eric Assous

par Gilles Costaz

Un grand auteur de comédies

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Eric Assous est mort à Paris le 12 octobre, d’une hémorragie cérébrale, âgé de 64 ans. Cet auteur de théâtre et réalisateur n’était jamais tout à fait l’auteur qu’on croyait. Car ses pièces sont toujours plus complexes, inattendues, souterraines qu’on ne le pense. Il parle avant tout du couple mais il n’est un rien un continuateur du vaudeville. Les gaietés et les coups de théâtre de l’adultère, qui sont le fond de commerce d’un certain répertoire bourgeois, ne sont pas son domaine. Ses personnages ne passent pas leur temps à se tromper. Ils le passent à essayer d’y voir clair. Ils jouent avec la vie, la vie joue avec eux. Il y a des incidents, des malentendus, des quiproquos. Mais ce sont des jeux de vérité.
Formé à la radio, au café-théâtre puis à la télévision, Assous reconnaissait que deux auteurs ont pu le marquer : Harold Pinter et Jean-Loup Dabadie. Le premier pour ses non-dits, pour un riche arrière-plan qui reste inexprimé. Le second pour ses dialogues ciselés et de nombreux textes qui « ont fait fait partie de son éducation ». Ce double héritage combine l’art du sous-entendu anglais et celui de l’élégante mise en formule à la française. C’est très exactement ce que nous aimons en lui : une modernité où tout n’est pas exprimé, où le suggéré et le silencieux ont leur part, un sens du dialogue où les mots provoquent une fête.
D’où des pièces qui ne sont jamais lisses ni moralement correctes. Quelque chose vient toujours froisser ce qui aurait pu être net, conforme à une image classique et idéale. Il y a un parfum d’inceste dans Les Montagnes russes que créa Alain Delon. Dans Secret de famille, la future belle-fille est amoureuse de son futur beau-père. Dans Les Belles-Sœurs, toute une explosion de choses dérangeantes perturbe une réunion familiale. Quant à la pièce Le Bonheur, elle parle autant du malheur que de la joie de vivre. L’Illusion conjugale - son chef d’oeuvre, sans doute, Les Conjoints, On ne se mentira jamais, L’Heureux Elu sont de beaux textes rédigés à l’encre noire.
Eric Assous faisait du théâtre parce que, précisément, il pouvait aller loin, sortir des sentiers balisés. « Il faut tourner le dos à la pensée unique, fuir l’eau tiède, confiait-il. Mon objectif est simplement de divertir les gens avec leurs problèmes. Je cherche à ce que mes comédies soient un peu dérangeantes, qu’elles frôlent le scabreux, qu’elles touchent aux tabous. Mes personnages sont imparfaits, médiocres. C’est pour cela qu’ils sont drôles. Je ne crée pas de personnages héroïques, je creuse la part humaine et non-glorieuse de l’homme. » Son œuvre est une galerie d’anti-héros.
Le malaise qui surgit dans ses pièces n’est pas un simple retournement de situation : c’est quelque chose de profond, de grave, de gênant. « Je travaille sur l’embarras : dans les tensions, quand on ne se dit pas tout, précisait-il. Jusqu’à ce que les gens se reconnaissent ou reconnaissent des gens proches d’eux. Je ne veux pas que les personnages soient des héros. Cela s’est toujours bien passé au théâtre mais, quand j’écris des téléfilms, les responsables voudraient que les personnages soient attachants et très clairs. J’aime au contraire qu’il y ait des faiblesses, des parts obscures. Et que ces personnages m’échappent, qu’ils se construisent devant moi. »
C’est ainsi qu’il ne cessa d’explorer le couple, dans ses infinis cheminements. Nos femmes, où il n’y a que des personnages masculins, n’échappe pas à la règle, puisque les trois amis en présence ont tous des relations à corriger, à améliorer, avec leur partenaire féminin. D’ailleurs, l’une des pièces d’Assous ne s’appelle-t-elle Couple en danger ? L’on y voit – belle idée de comédie vraie – des époux qui, après avoir vu un film à la télévision et en avoir discuté, prendre le parti de se séparer, mais en restant ensemble : ils tentent de vivre en parallèle !
Regardant l’ensemble de ce qu’il a écrit, Assous constatait qu’il n’avait jamais écrit que sur les relations de l’homme et de la femme, sur le duo qu’unit ou que n’unit pas le statut du mariage : « Mes pièces traitent toujours les mêmes préoccupations : le couple, l’adultère, l’intimité, la conjugalité, la jalousie, analyse-t-il. Peu importe. Si je réussis à donner une petite idée de la société telle que je l’appréhende, c’est gagné. Un auteur comme moi vise à donner un miroir un peu déformant de son époque. »
Les acteurs, comme Fanny Cottençon, Véronique Boulanger (qui fut son épouse), Richard Berry, Daniel Auteuil, Jean-Luc Moreau (qui fut aussi l’un de ses metteurs en scène et le servit avec une grande rigueur) perdent un maître du dialogue qu’il y avait tant de plaisir et de subtilité à défendre en scène. Peut-être Eric Assous est-il un de ces auteurs traités de haut par l’intelligentsia mais qui, comme Scribe, Labiche, Feydeau ou Edouard Bourdet, sera considéré avec intérêt par notre postérité.

Photo theatrecontemporain.net

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