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Critiques / Théâtre

La Voix humaine de Jean Cocteau

par Gilles Costaz

Crucifixion en rouge

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1930. C’était le temps du téléphone grésillard où, sur la ligne de tout un chacun, les conversations pouvaient se chevaucher. Quelqu’un arrivait sur la voix de votre interlocuteur, ou bien c’était la « demoiselle du téléphone » qu’on entendait en arrière-plan et à laquelle on demandait impatiemment de corriger les cafouillages d’une technique imparfaite. Dans La Voix humaine, Cocteau joue moins avec ces aléas de la communication d’avant-guerre qu’un Guitry toujours heureux de sourire des imperfections du modernisme (il aimait rappeler le mot de Degas à propos du téléphone : « On vous sonne, et vous y allez ! »). Car, là, on est dans la tragédie, la plus banale et la plus forte des tragédies : celle d’un amour qui s’achève et que l’on ne veut ni voir ni accepter. Seule, dans une chambre, une femme appelle, rappelle, appelle à nouveau, l’homme qu’elle aime et se fait rappeler par lui quelquefois. Car l’homme s’est déjà détachée de son amante. Il est déjà avec une autre femme mais il n’a pas rompu complètement, entretient l’ambiguïté, assure qu’il aime encore cette suppliante, l’entoure de consolations... En fait, l’on ne sait pas ce qu’il dit, on le devine, on l’interprète, puisque seule s’exprime la femme qui tient le combiné de bakélite noir dans sa main et l’appuie nerveusement contre son oreille. Elle crie son amour, multiplie les caresses et les questions, s’humilie pour n’être que l’esclave de l’amant devenu lointain, épuise les dernières ressources de son cœur blessé et désespérément rêveur.
Jamais Cocteau n’a employé un langage aussi simple, aussi vidé de métaphores. C’est presque le langage des chansons (d’ailleurs, le spectacle de Bernard Belin se termine sur une chanson de Piaf. Parenté indiscutable : on sait que Piaf a joué un autre monologue de l’auteur, Le Bel Indifférent). Aussi la pièce conserve-t-elle une puissance d’émotion que n’ont plus les « grandes pièces » du poète. Bernard Belin a composé sa mise en scène comme une crucifixion en rouge. La femme est vêtue d’une combinaison d’un brillant écarlate, couchée sur un peignoir vieux rose, comme crucifiée par la solitude et une douleur secrète. Crucifiée dans l’attitude de l’amour. Mais la vie, la passion, la sensualité reprennent leurs droits, la mise en scène et l’interprétation détaillant subtilement une série de miroitements de la voix et des gestes. Sonia El Houmani gradue à chaque instant les deux registres de la douceur et de la douleur. Elle dessine l’espérance dans une première moitié, la souffrance dans la seconde mi-temps. D’autres interprètes ont su être plus raciniennes dans le rôle, c’est-à-dire plus déchirantes. Mais il s’agit là de jouer Cocteau et non Racine, soit de tempérer d’un peu de quotidienneté bourgeoise la tragédie du cœur trahi. Sonia El Houmani se révèle une exacte traductrice de l’art de Cocteau, intemporel et temporel.

La Voix humaine de Jean Cocteau, mise en scène de Bernard Belin, costume de Bruno Marchini, avec Sonia El Houmani.

Théâtre de Nesles, 21 h, tél. : 01 46 34 61 04, jusqu’au 6 décembre. (Durée : 1 h).

Photo François Vila.

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