Opéra National de Paris - Bastille jusqu’au 27 octobre 2009
La Ville Morte/Die Tote Stadt d’Erich Wolfgang Korngold
Fastueuse, fascinante résurrection d’un chef d’oeuvre oublié
- Publié par
- 19 octobre 2009
- Critiques
- Opéra & Classique
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La production viennoise de La Ville Morte, chef d’œuvre d’Erich Wolfgang Korngold accueillie par l’Opéra de Paris atteint un tel degré de fascination et de perfection qu’on se demande, un peu angoissé, quand et où l’on retrouvera pareil plaisir. Tous les ingrédients d’une réussite y sont conjugués au présent : le choix d’une œuvre monument trop longtemps négligée, un orchestre porté au zénith par son chef Pinchas Steinberg, une mise en scène de Willy Decker où l’intelligence s’associe au poétique et une distribution à couper le souffle où étincellent le ténor Robert Dean Smith et la soprano lyrique Ricarda Merbeth.
Étrange destinée que celle de cette Ville Morte / Tote Stadt née en 1920 par un surdoué de 22 printemps qui dès l’âge de 10 ans signait la musique d’un opéra – Der Schneeman/Le Bonhomme de Neige – créé à l’Opéra Royal de Vienne et qui, un mois plus tard, jouait lui-même son Trio pour piano dans une salle de concert de Berlin ! Sa Ville Morte connut un énorme succès et fut jouée sur de multiples scènes dans le monde. En Allemagne on la fêta jusqu’en 1933 avant d’être retirée des affiches pour cause d’art dégénéré attribué aux artistes juifs par le régime nazi.
Étrange destinée également que celle de son compositeur né en 1897 en Moravie, mort en 1957 aux Etats-Unis après son début de carrière fulgurant. Admiré de Mahler comme de Puccini, forcé à l’exil par l’annexion de son pays à l’Allemagne de Hitler, il trouva refuge et consécration à Hollywood où il devint l’un des plus productifs compositeurs d’une vingtaine de musiques de films. Robin des Bois, Captain Blood, l’Aigle des mers, le Vaisseau Fantôme, c’est lui.
L’étrange traversée d’un univers mental
Une femme morte, une ville morte, Die Tote Stadt n’est pas du cinéma et reste son œuvre maîtresse : c’est le roman du poète symboliste belge Georges Rodenbach, Bruges la Morte, qui lui inspira cette étrange traversée de l’univers mental d’un homme qui ne sait plus où s’arrête le réel et où commence le fantastique. Du rêve au cauchemar, Paul, le veuf inconsolé de Marie, voue un culte absolu à sa mémoire. Il s’est installé à Bruges car cette ville en deuil porte les traces de leur amour. Mais voici que survient Marietta, artiste d’un cirque ambulant de passage qui ressemble à s’y méprendre à la bien-aimée. Paul alors se laisse happer par un labyrinthe schizophrène où ses désirs et ses pulsions prennent corps dans l’imaginaire de ses nuits. De l’étreinte au meurtre, autant de dérives qui n’auront existé que dans la morbidité de ses fantasmes.
De ce matériau immatériel, Korngold a tiré une musique qui envoûte sur des modes où l’on retrouve les signes et les sons de ces années 20 du dernier siècle, les empreintes inévitables de Wagner et surtout celles plus proches et plus présentes de Richard Strauss, ou encore, en trois temps, celles des valses mélancolique d’un Franz Lehar. Il tourne le dos au sérialisme, fait exploser les paroxysmes et les fulgurances qui traversent un cerveau malade. C’est enivrant comme un tour dans un manège pris de folie.
En 2001 l’opéra National du Rhin fut le premier à redécouvrir cette œuvre majeure qui fit escale au Châtelet de Paris dans une version où une Bruges meurtrie, peuplée de figures à la James Ensor était reliée aux chimères d’un rêve américain fait de néons et de toc. Willy Decker ne s’embarrasse pas de références flamandes, sa conception est essentiellement centrée sur le voyage intime et paranoïaque du personnage principal.
Les mystères de l’œuvre abordés en pure poésie
Tableaux en noir et blanc d’une fulgurante beauté, décors dédoublés, basculement des éléments et des êtres, mysticisme détourné, sexualité explosée… Tous les mystères de l’œuvre sont abordés en pure poésie et la direction d’acteur si vigilante du metteur en scène allemand trouve un répondant exceptionnel chez les interprètes : L’Américain Robert Dean Smith est bien un authentique heldentenor – comme l’état à Strasbourg Torsten Kerl – sachant faire alterner puissance et fragilité - tandis que la soprano allemande Ricarda Merbeth se livre à un jeu hallucinant de vérité et de mordant – plus violente et sarcastique qu’Angela Denoke autrefois -. Stéphane Degout non seulement confirme ses dons de magnifique baryton mais se paie en prime le luxe d’une diction allemande parfaite, Doris Lamprecht enfin prouve une fois de plus qu’elle est à la fois une actrice subtile et une mezzo magnifique.
Avec l’orchestre de l’opéra national que Pinchas Steinberg arrive quasiment à mettre en transe, cette Ville Morte agit comme une secousse dont on se relève à la fois enrichi et ébloui.
A noter : l’excellent programme, riche en illustrations et textes éclairants, qui accompagne la production parisienne.
Die Tote Stadt/ La Ville Morte de Erich Wolfgang Korngold, livret de Paul Schott d’après le roman Bruges la Morte de Georges Rodenbach. Chœur et orchestre de l’Opéra National de Paris, direction Pinchas Steinberg, mise en scène Willy Decker réalisée par Meisje Barbara Hummel. Décors et costumes Wolfgang Gussmann, lumières Wolfgang Goebbel, chorégraphie Athol Farmer. Avec Robert Dean Smith, Ricarda Merbeth, Stéphane Degout, Doris Lamprecht, Elisa Cenni, Letitia Singleton, Alain Gabriel, Alexander Kravets, Serge Luchini.
Opéra Bastille, les 3, 9, 13,16, 19, 22, 24, 27 octobre à 19h30
+33(1)892 89 90 90 – www.operadeparis.fr
Crédit photo : Opéra national de Paris/ Bernd Uhlig




