La Septième de Tristan Garcia par Marie-Christine Soma

Les mues successives et éloquentes d’un acteur incisif

La Septième de Tristan Garcia par Marie-Christine Soma

Un homme a la possibilité de revivre sept fois sa vie, telle est l’intrigue extraordinaire de La Septième que Marie-Christine Soma adapte à partir de la dernière partie de 7 de Tristan Garcia, philosophe et romancier : un conte fantastique qui mêle vertige existentiel et plaisir du jeu.

Si nous pouvions avoir plusieurs vies, qu’en ferions-nous ? A chaque renaissance, le personnage de La Septième garde en mémoire tous les événements de ses vies précédentes, avec des constantes, comme son amour fou pour la jeune Hardy, et ses variantes, en fonction des choix faits.

Poursuivant son travail d’entrelacement du théâtre et de l’image cinématographique, Marie-Christine Soma crée une partition mélancolique et joyeuse - une métaphore du mystère de l’acteur.

Soit l’histoire d’un homme banal à qui serait donnée l’immortalité. Il vit, meurt et renaît aussitôt, et cela sept fois : la condition même de l’art du comédien qui endosse des rôles successifs qu’il abandonne relativement vite.

Selon la metteuse en scène, La Septième met à l’épreuve sept façons d’exister, sous une forme fictionnelle et ludique : « C’est stimulant philosophiquement, dans une époque qui est dans le jugement permanent et la prise de parole sur tout et n’importe quoi. »

Le texte permet d’appréhender la question de la mémoire - machines, espaces virtuels et sauvegarde de nos temps ultra-connectés : « Cet homme conserve en lui les souvenirs de sept existences, d’où son immense solitude ; il est la parabole de la difficulté à porter toutes les strates de nos vies, mais aussi la mémoire de nos ancêtres et de la grande Histoire. » Un poids trop lourd.

Un homme arpente le plateau de scène, silhouette anodine et discrète, voix grave posée, vêtu d’une cape rouge contre la pluie, jouant et s’amusant - image visuelle et résonance sonore - d’une large bâche de plastique transparent, roulée en boule par ses soins ou bien déployée à l’inverse le plus largement possible sur le sol, à la façon insolite d’une installation plastique contemporaine.

Le personnage en question tombe et se relève, fait des pas de côté, soit quelqu’un qui se trompe de manière perpétuelle, au hasard de ses rencontres fondatrices, prenant pour argent comptant ce qui lui semble être la réalité ou la pensée de l’autre - son médecin, son amante…, qu’il invente.

Pour se sentir exister, analyse le romancier Tristan Garcia, il faudrait absolument vivre des choses intenses, une posture alimentée sans cesse par le monde capitaliste. Or, la vie se révèle le plus souvent ordinaire, et comme attachée à une une vision mélancolique de la condition humaine.

Le narrateur est seul sur le plateau, ajoute Marie-Christine Soma, et les deux autres personnages, Fran, le médecin initiateur du petit garçon à l’immortalité ; et Hardy, la femme qu’il aime, vie après vie, sont présents à l’image. Ces scènes récurrentes de rencontres sont traitées à travers la force du cinéma : faire apparaître les visages et les êtres, transcendés, notamment par le gros plan.

Le cinéma donne vie aux fantômes en leur accordant plus de présence qu’aux êtres vivants à nos côtés. Entre la mort et la renaissance de soi, il n’est pas de pause car la vie va s’épuisant toujours davantage - une triste et ineffable histoire irréversible -, sans qu’on n’en tire le moindre avantage.

Subsiste le bonheur d’un acteur à se placer sur la scène face public pour en découdre, raisonnant et incarnant dans le mouvement ses êtres successifs, entre parole déployée et conviction intime.

La Septième, d’après 7 de Tristan Garcia (édit. Gallimard), adaptation, mise en scène et lumière Marie-Christine Soma. Avec Pierre-François Garel, à l’image de Vladislav Galard, Pierre-François Garel, Gaël Raës, Mélodie Richard. Scénographie Mathieu Lorry-Dupuy, costumes Sabine Siegwalt, musique et son, Sylvain Jacques, vidéo Pierre Martin. Images du film Marie Demaison et Alexis Kavyrchine, prise de son du film Térence Meunier. Spectacle vu à la M-C 93 - Maison de la culture de Seine-Saint-Denis Bobigny. Les 19 et 20 octobre 2022 à la Maison de la Culture d’Amiens. Les 8 et 9 novembre 2022 à la Comédie de Valence. Du 15 au 23 novembre 2022 au TNS - Théâtre National de Strasbourg. Du 30 novembre au 2 décembre 2022 au Théâtre 71, Scène nationale de Malakoff. Du 10 au 14 janvier 2023, au Théâtre National de Bretagne.
Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage

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Véronique Hotte

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