Paris, Théâtre de poche
La Ronde d’Arthur Schnitzler
Le manège du sexe et des trahisons

La Ronde de Schnitzler revient faire un tour, cette fois dans une nouvelle traduction de Marion Bierry – total maître à bord du spectacle puisqu’elle en fait aussi la mise en scène. C’est le manège de l’infidélité et de la trahison. Dans la première scène, un soldat profite des charmes d’une prostituée qui dit ne pas faire payer les militaires, se moque d’elle mais sera à son tour trahi par une autre femme, au terme d’une boucle d’une dizaine de tableaux où jeunes et vieux, petites gens, grands bourgeois et intellectuels berneront leur partenaire et seront trompés à leur tour. L’humour discret de ce chef-d’œuvre écrit en 1897, publié en 1903 et seulement créé en 1920 (il y avait de quoi choquer les tenants des bonnes mœurs en Autriche et ailleurs) est désespéré. Le sexe est, pour Schnitzler, un moteur de l’espèce humaine qui, derrière les mots de l’amour, fait oublier toute morale et tout principe. Et le plaisir s’acquiert dans la pratique lucide, inconsciente ou indifférente du mensonge et de la duperie.
Germaniste de formation (une partie de sa carrière de comédienne s’est passée en Allemagne), Marion Bierry va au plus près du texte. Elle fait d’ailleurs chanter ses comédiens en allemand – ce qui est l’une des qualités de la représentation - et injecte aux répliques de Schnitzler quelques phrases de Robert Musil. Se souvenant des cabarets façon Karl Valentin, elle utilise la petite scène du Poche comme une addition de petites scènes, de cabines provisoires, de mini-théâtres où le glissement de panneaux modifie constamment les aires de jeu et fait courir l’action d’un point à l’autre. Le travail du décorateur Nicolas Sire et l’esprit goguenard de la mise en scène surprennent l’œil sans répit, avec des gags et des dévoilements corporels opérés selon le déplacement de caches manipulés malicieusement. Dans cette esthétique de cabaret, Marion Bierry va, soudain, en dernière partie, jusqu’au travesti en faisant jouer le rôle d’une diva aussi sensuelle que vaniteuse par un acteur (formidable Eric Verdin). D’ailleurs, les comédiens changent allègrement de rôle, puisqu’il faut interpréter un grand nombre de personnages. Ils le font avec une belle santé, en trouvant la rouerie et le plein engagement souhaités par le metteur en scène. Mais ces mises à nu des corps masculins et surtout féminin sont-elles bien nécessaires, alors qu’elles donnent à la soirée un caractère polisson, une résonance de vieux théâtre érotique clandestin qui n’ont plus de sens aujourd’hui ? Cette gaillardise tend à effacer la tristesse mélancolique de l’auteur. En fait, Marion Bierry entreprend, avec un brillant savoir-faire, trois mises en scène à la fois : celle d’un cabaret munichois égrillard, celle d’une tragédie de la relation sexuelle (la vraie pièce) et celle d’une société irresponsable qui court vers la guerre (des images du conflit de 14-18 surgissent à la dernière minute). N’est-ce pas trop ?
La Ronde d’Arthur Schnitzler, adaptation et mise en scène de Marion Bierry. Décor de Nicolas Sire, costumes de Virginie Houdinière, lumières d’André Diot, avec Vincent Heden, Alexandre Martin, Sandrine Molaro, Serge Noël, Marie Réache, Aline Salajan, Eric Verdin. Poche-Montparnasse, tél. : 01 45 48 92 97 (1 h 40).
crédit photographique : Laurencine Lot



