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Critiques / Théâtre

La Machine de Turing de Benoît Solès

par Gilles Costaz

Destruction d’un génie

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Alan Turing (1912-1954) ne nous est pas tout à fait inconnu. Jean-François Peyret lui a consacré un spectacle il y a quelques années et le film de Morted Tyldum ont beaucoup contribué à sortir de l’ombre cette grande figure britannique. Mais il manquait une oeuvre plus sensible, qui fasse renaître Turing de l’intérieur, dans une grandeur autant qu’historique. C’est ce que nous offre Benoît Solès avec sa pièce La Machine de Turing. L’Anglais dont Solès porte au théâtre une part de vie fut l’un des pionniers dans la création de l’intelligence artificielle, dès les année 30. Pendant la dernière guerre mondiale, il déchiffra l’Enigma, c’est-à-dire le cryptage de la marine allemande, permettant ainsi aux Alliés de triompher peu à peu des forces nazies et de sauver des millions de vies. Mais, au lieu de le traiter en héros, le pouvoir anglais lui demanda de garder le secret. Turing avait le « défaut » d’être homosexuel, ce qui, dans l’Angleterre qui avait condamné Oscar Wilde et bien d’autres (à Londres, l’homosexualité ne sera plus considérée comme un crime qu’à partir de 1967), pouvait entraîner une condamnation ou l’invitation à la castration chimique. Ecrasé par une telle situation juridique, dénoncé par l’un de ses partenaires, Turing se donna la mort en avalant du cyanure mêlé à la pulpe d’une pomme.
La pièce de Benoît Solès se déroule après la guerre, mais utilise des flashes-back, n’est jamais linéaire, entremêle et fait converger plusieurs récits. Ayant été cambriolé, Turing vient déposer plainte dans un commissariat de Manchester. C’est le face à face, échelonné sur deux ans, entre le savant et l’employé du commissariat qui constitue la chair et le squelette de la pièce. Turing est, pour le représentant de la police, un inconnu. C’est même un suspect puisqu’il semble cacher des activités mystérieuses pendant la guerre. Le fonctionnaire pense un moment qu’il a affaire à un
traître travaillant pour l’Union soviétique ! Au fil des rencontres, le policier se rend compte que son visiteur est victime à la fois de l’ingratitude du pouvoir politique et de la loi britannique. Mais Turing a choisi de se suicider. Nul ne pourra l’en empêcher.
Le texte de Benoît Solès est très beau, écrit dans un grand art à rendre palpables l’Histoire et ses personnages. Comme on aimerait voir plus souvent des œuvres de cette clarté, de cette intelligence, de cette fraternité ! Quelle mise en forme simple dans la fidélité à la complexité de la biographie et des données scientifiques ! Cette destruction d’un génie, égale à la mise à mort d’un Giordano Bruno brûlé par l’Eglise italienne en 1600, nous est contée sans fracas, presque avec douceur. Dans sa mise en scène, Tristan Petitgirard accélère ou alanguit admirablement les tempos et les variations dans le temps et dans l’espace. On regrettera seulement que, dans le beau décor d’Olivier Prost, tout ne soit pas inscrit en anglais ; ici, tout devrait rester britannique. La mise en scène, en tout cas, n’hésite pas à introduire quelque drôlerie dans ce tissu bouleversant d’émotions et de duretés. Benoît Solès interprète lui-même Turing : il compose un savant resté rêveur, un audacieux sans cesse timide, un adulte resté enfant (le mathématicien adorait les films de Walt Disney et particulièrement Blanche-Neige). Il a le talent, la mobilité et la grâce d’un Danny Kaye – une référence un peu oubliée mais Kaye fut sur les écrans américains un Walter Mitty et un Andersen aux nuances infinies. Arnaud de Crayencour se charge de tous les autres rôles car il n’incarne pas seulement le fonctionnaire de police mais quelques rôles secondaires. Il y est toujours dru et vrai. Au baromètre de la rentrée et au chapitre des fictions qui réinventent l’Histoire, il n’y a pas plus fort et entêtant que La Machine de Turing.

La Machine de Turing de Benoît Solès, mise en scène de Tristan Petitgirard, décor d’Olivier Prost, lumières de Denis Schlepp, costumes de Virginie H., vidéo de Mathias Delfau, musique de Romain Trouillet, asssitanat d’Anne Plantey, avec Benoît Solès et Arnaud de Crayencour.

Théâtre Michel, 21 h, tél. : 01 42 65 35 02. (Durée : 1 h 30). Texte à L’Avant-Scène Théâtre.

Photo Fabienne Rappeneau.

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