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Critiques / Théâtre

La Chanson (Reboot)

par Véronique Hotte

Prendre conscience d’une société aliénante

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Auteure et metteuse en scène bien de son temps, Tiphaine Raffier a créé La chanson en 2012, et, artiste associée au Préau, recrée à présent La Chanson (reboot) avec une nouvelle distribution.

Sur la proposition du Théâtre du Nord, Tiphaine Raffier écrit, met en scène et joue sa première pièce La Chanson au 1er Festival Prémices à Lille. En 2014, elle crée Dans le nom, et en 2017, France-Fantôme voit le jour à La Criée - Théâtre national de Marseille. La même année, elle réalise un moyen-métrage issu de La Chanson. Ce projet, soutenu par le Centre National du Cinéma est présenté en 2018 dans le cadre de la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes. La conceptrice travaille actuellement à l’adaptation en long métrage de sa pièce Dans le nom.

Aujourd’hui, que donne La Chanson ? Elle reste d’une actualité évidente, quand les mêmes dynamiques « se recyclent », d’un temps à l’autre, même si le spectacle relève d’un autre monde, là où les réseaux sociaux sont à leurs débuts et où les enjeux climatiques peinent à se populariser.

La référence musicale de Barbara, Pauline et Jessica - personnages du spectacle La Chanson - est le groupe ABBA de pop suédois fondé à Stockholm en novembre 1972. L’acronyme et palindrome ABBA est composé des quatre initiales des prénoms des membres (Agnetha, Björn, Benny, Anni-Frid) - ce que déclame Barbara, qui gouverne ce groupe féminin inspiré par ABBA.

Vainqueur du Concours Eurovision de la chanson 1974 avec la chanson Waterloo, ABBA connaît un immense succès mondial durant la période disco du milieu des années 1970. Les interprètes ont plaisir à chanter et à reprendre sur la scène tel ou tel air qui a parcouru les ondes du monde entier.

A l’époque, les membres d’ABBA, raconte Tiphaine Raffier, semblaient fâchés pour la vie et avaient déclaré « ne jamais se reformer ». En 2021, ABBA annonce son retour sur Tik Tok et c’est dans un contexte de fin du monde que leurs hologrammes désormais se chargent de la tournée.

En 2011, la créatrice était différente aussi, au début d’un long chemin d’émancipation artistique et féministe. Quand elle a écrit La Chanson, sur sa table de chevet, trônait Premiers matériaux pour une théorie de la jeune fille du comité invisible de Tiqqun (éditions Mille et une nuits, 2001).

Selon les informations documentées de Eric Loret dans Libération (19 octobre 2001), Tiqqun est un groupe de jeunes philosophes révolutionnaires post-debordiens (en référence à La Société du spectacle de Guy Debord). La théorie de la « Jeune-Fille » est complémentaire de celle du « Bloom » de Tiqqun encore (éditions de La Fabrique, 2000). Si le « Bloom » était « la crise des sexuations classiques », la dépression de l’homme moderne aux prises avec le Spectacle, la « Jeune-Fille » est « l’offensive par laquelle la domination marchande y aura répondu ».

« Il ne s’agit pas d’une théorie misogyne mais de la dénonciation de la dictature de la « jeunitude » et de la « féminitude », s’appliquant donc aux hommes vieux. Pour comprendre le concept, une situation banale : Vous êtes au café, avec vos « amis » et votre portable, puis vous méditez cet aphorisme : La Jeune-Fille est le point maximal de la socialisation aliénée, où le plus socialisé est aussi le plus asocial. »

Dans La Chanson, Barbara, Pauline et Jessica ont grandi dans un univers « prêt à vivre ». Tout y est digéré et normé : leur journée, leur rôle, leurs émotions. Divertissement et consommation constituent la devise de leur empire. L’invention des personnages de Barbara, Pauline et Jessica vient de cette culture anarchiste de la Jeune-Fille comme un agent et un produit de consommation.

Tiphaine Raffier a écrit La Chanson, quand elle se tenait sur un pont suspendu entre deux rives. D’un côté, la séduction Disney, la science du récit et de l’entertainment, la nostalgie de magazine d’une enfance durable : d’où l’envie d’intégrer cette hégémonie culturelle comme matrice originelle.

De l’autre côté, sur l’autre rive, s’avivait la révolution anarchiste, le monde de la dé-construction et de l’expérimentation artistique, et ce que ces deux rives avaient en commun était leur propagande.

Nourrie d’un passage par le cinéma en 2018, La Chanson revient. Agrémenté de nouvelles collaborations artistiques, le spectacle redémarre pour interroger si, à l’heure de nos nouveaux modes de consommation culturels, la jeune fille est réellement sortie de son aliénation. Et puisque La Chanson parle d’imitation et de copie, elle est impérativement La Chanson (reboot).

Barbara, Pauline et Jessica sont amies d’enfance et vivent à Val d’Europe, ville nouvelle quelque peu artificielle, au décor de fac-similé. Sélectionné pour un concours, le trio répète un spectacle de sosies d’ABBA jusqu’au jour où Pauline décide de s’émanciper et d’écrire ses propres chansons.

Pauline est la narratrice et joue, elle est celle qui invente, imagine et veut être. Elle raconte la ville-mensonge de Val d’Europe, les abords de Marne la Vallée, non loin du parc d’attractions de Walt Disney et de son usine à rêves aux dessins animés grandeur nature - culture kitsch et pas si cheap que ça, musique lénifiante de centre commercial, non loin du château de la Belle au Bois Dormant.

Etroitement conjuguées sont l’industrie du divertissement et la ville-champignon - décor faux et factice -, parodie de l’histoire architecturale européenne, entre copies de façades viennoises, londoniennes ou toscanes, tout près d’une nature épanouie et exotique, toutes lumières incessantes.

Et les jeudis soirs, les amies, sélectionnées pour un concours de sosies, se réunissent dans une salle de gymnase ou d’un centre social anonyme pour répéter encore des chansons d’ABBA.

Sous les ordres de Barbara dont le timing est dictatorial, les chorégraphies sont des copies approximatives du groupe pop des seventies, lui-même fabriqué par l’industrie du disque de l’époque. Jessica suit cahin-caha, Pauline se détourne du projet pour écrire ses propres chansons.

Confrontée à une réalité inconnue - expression de soi et créativité -, sans nulle référence, Pauline mène le trio sur un territoire inconnu. Elle est par ailleurs une héritière financière quand ses deux acolytes travaillent à « Nature et découverte ». Un jour, elle décide d’écrire son oeuvre, s’émancipant de ce simulacre d’existence imposé pour une quête infinie de beauté et de liberté.

Sur le mur du lointain, quelques visions des rues et places de la Ville-Nouvelle, surgissent les paysages grandioses d’une nature fournie : ainsi, un oiseau-lyre de l’Australie du Sud qui imite toutes sortes de bruits ruraux ou urbanisés - tronçonneuses évocatrices, alarmes téléphoniques… Quant aux créatures des abysses, elles se font lumineuses pour être vues : attirer ou faire peur.

Simulacres, avatars, imitations, les décennies passées ont prospéré dans les copies conformes, jusqu’à l’hologramme aujourd’hui ; or, si l’on veut bien le franchir, le pas jusqu’à l’art est pourtant possible.

Nous ne révélons pas le destin heureux ou douloureux ou tragique des trois « Jeunes-Filles ». Toujours est-il que l’aventure scénique est pertinente et percutante, à travers la révélation d’un monde en fac-similé imposé par la société de consommation que traduisent à merveille les Trois Grâces, Jeanne Bonenfant, Candice Bouchet et Clémence Billy, avec le chant, la danse, le jeu.

Jeanne Bonenfant incarne une Jessica hésitante, moins velléitaire et désarmée qu’on le croirait. Candice Bouchet est Barbara, la décideuse énergique, la performeuse tyrannique. Quant à Clémence Billy, elle dénonce les aberrations d’un urbanisme et d’un consumérisme offensant notre condition existentielle : l’héroïne se réinvente une survie possible dans la ré-appropriation de soi.

Dérision loufoque, interpellation bon enfant, la pièce installe les Jeunes-Filles dans leur aliénation. La fable douce-amère, naïve et cruelle, drôle et tragique, dénonce notre fade société du paraître.

La Chanson (Reboot), texte et mise en scène de Tiphaine Raffier, artiste associée au Théâtre de Lorient -CDN au Festival Eldorado #6 au Théâtre de Lorient - CDN. Avec Jeanne Bonenfant, Candice Bouchet et Clémence Billy. Assistante à la mise en scène Joséphine Supe, scénographie et lumières Hervé Cherblanc, vidéo Pierre Martin, musique Guillaume Bachelé, son Martin Hennart, costumes Caroline Tavernier, chorégraphie Johanne Saunier. Les 29 et 30 avril 2022, le 30 avril à 18h au Théâtre de Lorient - Centre dramatique national. Du 31 mai au 2 juin 2022 - La Comédie de Béthune - Centre dramatique national.
Crédit photo : Simon Gosselin

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